
Le Département de la Corrèze a une politique culturelle. Hourra ! Et il veut en finir avec la politique de subvention. Horreur ! Comment avoir l’une sans l’autre ? Une politique sans soutien : impossible, se dit le citoyen. Mais le Président et son équipe ne manquent pas d’aplomb.
La politique culturelle du Département, les assos du bassin de Tulle sont venues l’entendre de la bouche du président le 9 mai au soir. La foule espérait savoir à quoi s’en tenir pour cette année déjà bien avancée. L’ambiance n’est pas à la fête. Une odeur de poudre traîne encore dans le milieu culturel après que le Département ait organisé la liquidation de l’ADDIAM et la suppression du Festival de Sédières. Ce soir, les « acteurs culturels » n’en menaient pas large.
Rendons à César. Le financement des associations culturelles par les Départements a été tué par la réforme territoriale. A part les compétences obligatoires (musées, enseignement culturel, archives, bibliothèque de prêt, etc.), les Départements sont dégagés du soutien aux associations, devenu optionnel. Le Département pourrait ne pas verser un kopeck. C’était le préambule du président, suivi d’un diaporama.
On ne parlera pas chiffres ce soir. Le Département de la Corrèze versera cette année 1,5 million d’euros aux associations, pour un budget total de 2,3 millions pour la culture. En 2015 le budget était de 3,7 millions. Soit 1,4 million en moins. Comment soustraire une telle somme en maintenant les apparences ? Ne pas parler chiffres ni subvention : causer dispositifs et politique culturelle.
Trois dispositifs
La nouvelle politique de soutien aux associations culturelles s’articule en trois dispositifs. Le premier : l’Action culturelle des territoires. Le Département a découpé la Corrèze en cinq territoires et chacun recevra une enveloppe. Par souci de proximité, les élus des cantons coordonneront les actions dans leur circonscription. Comprendre : administrer la pénurie et gérer les mécontents. Malin.
Quel montant pour Tulle et environs ? demande la salle. Le Président assure une répartition équitable. La Haute-Corrèze, mal desservie, sera mieux dotée. Si le critère du nombre d’habitants avait été retenu, ajoute le président magnanime, Brive aurait presque tout croqué. Combien pour Tulle ? réitère la salle, inquiète. Réponse : les demandes sont deux à trois fois supérieures au budget. Il y aura des déçus. « J’assume », triomphe le Président qui dénonce des associations devenues rentières de subvention, tandis que de jeunes associations attendent. Déshabiller Pierre pour habiller Paul à moitié.
Combien donc pour Tulle et environs ? Nul n’ose re-re-poser la question. Fin mai, le Département a tranché et les coupes sont saignantes : 25% en moins par ici, 36% en moins par là, 50% ou 75%. La pénurie pour tout le monde. Des emplois sont menacés, des bénévoles et des dirigeants songent à jeter l’éponge. Mais il y a compensation : les associations sous-subventionnées porteront le label « Corrèze Terre de culture », un logo cache-misère à la gloire du Département. Courage : il reste deux dispositifs pour se refaire une santé.
La culture se ramasse à l’appel
Chaque année le Département lancera un appel à projet sur un thème défini par la commission Culture du Département. Qui la compose ? Neuf conseillers généraux de la majorité, la plupart vice-présidents, trois conseillers d’opposition, le directeur de cabinet, la directrice générale des services. Pas de professionnels pas d’associations. Un comité restreint, donc.
L’appel à projet. Si tous les citoyens n’en connaissent pas le rouage, les enfants ont une idée du principe lorsque, à la fête foraine, ils essaient de décrocher la queue de Mickey qu’un forain agite, dans l’espoir de gagner un tour supplémentaire. Leur dernier ticket, c’est leur dernière chance. Pour les assos le dos au mur, c’est le passage obligé pour boucler un budget, en inventant un projet dicté par la demande départementale. Pour les autres, c’est un petit plus, pas négligeable. Inégal.
Sportif, l’appel à projet consiste à proposer le meilleur projet à moindre coût. Faire mieux avec moins, et même : meilleur que les autres. Une compétition. Hasardeux aussi, il faut deviner, derrière les mots, ce que sa Majesté espère : c’est le jeu du bonneteau. Compétition, concurrence, temps et énergie investis pour un résultat incertain et pour le bénéfice du Département qui dispose. L’empereur décide du thème, les troubadours improvisent un chant qui doit lui plaire. Ou bien qu’ils périssent. Heureusement, il y a un troisième dispositif.
La vocation départementale
Troisième dispositif : le soutien aux projets à vocation départementale. Qu’est-ce ? Le document de référence désigne les festivals et les spectacles, ainsi que les pratiques culturelles offertes aux touristes et aux Corréziens (qui ont perdu leur majuscule dans ce document, tiens). Puis, le document restreint l’aide aux « événements », terme fourre-tout qui semble oublier les pratiques.
Certes, le Département veut ouvrir les portes de ses équipements (Sédières, etc.) et laisse entrevoir de possibles conventions d’objectifs. Mais seule la commission Culture distinguera les projets à vocation départementale. Et les critères désignent des candidats déjà bien dotés : les assos devront avoir contracté des partenariats privés (mécénat) et des aides publiques, appeler à contribution les Corréziens (par financement participatif) et s’autofinancer. Et gaffe ! Le Département ne dépassera pas le montant de la subvention communale ou intercommunale.
Dans la grande Région, les assos corréziennes jouent des coudes avec leurs voisins. Ils auront peine à convaincre la grande Région si le Département leur vide les poches. « Des petites associations de bénévoles font des merveilles avec quelques euros », se risque une proche de l’équipe Coste. Touchant. En réalité, des associations ni grosse ni petite sont des employeurs. Les subventions sont réinjectées dans l’économie locale en salaires ou en frais d’activité, tout en créant de la valeur et des effets vertueux sur un territoire.
Emploi local, valeur : la Culture a tout pour plaire au Département qui prétend « booster l’emploi ». Mais, selon la majorité, le salut économique passe par les routes. Les assos, elles, feront de l’autostop sur le bas-côté, en amuseurs de touristes ou en mendiants, à quémander aux Corréziens leur épargne. Des contribuables se demanderont où est donc passée leur contribution à l’impôt local.
Un phénomène général
Deuxième département le plus endetté, la Corrèze n’est pas seule à jouer serrée, étranglée par l’Etat, son austérité et sa réforme territoriale. Les collectivités s’exécutent sans grande résistance ni imagination, et renvoient le poids de l’austérité aux assos, renforçant chômage et récession. En France, des directeurs de lieux culturels ont menacé de démissionner par l’impossibilité d’exercer leur fonction sans moyen suffisant. Le Département, lui, pousse les acteurs culturels, soit aux gesticulations, soit aux entorses. Tous : à faire bonne figure et célébrer l’image du Département. Le Département serait-il tombé amoureux de lui-même ?
Au sortir de cette réunion du 9 mai, quelques structures conventionnées sont rassurées. Mais la foule fait grise mine. Une politique culturelle avait été promise. A la place : des dispositifs en guise de gadgets, comme des stylos aux couleurs du Département auxquels il manquerait de l’encre. L’impression d’un vide, vertigineux, au-dessus duquel est suspendu l’avenir de pratiques, d’emplois et de publics. Les assos semblent ne dire mot et consentir. Le Département aura peut-être eu raison de sacrifier la vie culturelle en Corrèze.
Signature : Gérard Manvussat
Signes : 7900
Encadré
Culte de l’image
Chargés du logo départemental, les affiches, tracts et autres supports des assos devront être validés par le Service Communication du Département. Le Président, sa suite, ses invités, ses relations publiques et ses véhicules devront avoir des places réservées. Enfin, les assos cèdent tout droit à l’image si jamais le Département avait envie de faire reluire ses mocassins avec.
Gérard Manvussat




