
La fin des contrats aidés, c’est la mort des associations ! J’ai entendu ça récemment entre autres slogans percutants. Mais je ne pense pas précisément que ce soit tout à fait exact. Pour la simple raison que la grande majorité des associations ne bénéficient pas d’emplois aidés et ne sont même pas employeurs. Que la disparition des emplois aidés aggrave une nouvelle fois la situation pour un certain nombre d’entre elles, sans aucun doute, mais de là à tout mettre sur le dos de la suppression des emplois aidés, cela me parait un peu court, et contreproductif.
En effet, le modèle économique des associations s’est radicalement transformé ces trente dernières années, passant d’un relatif confort à une précarité grandissante. Autrefois, la subvention de fonctionnement couvrait l’ensemble des besoins de l’association, au travers d’une confiance globale qui lui était accordée, un blanc-seing pour l’ensemble de son action. Puis, l’ère de la suspicion est arrivée, et avec elle, la pestilentielle rumeur du gaspillage de fonds publics par les associations, de leur incapacité à gérer correctement l’argent, de l’absolue nécessité d’être surveillés, cadrés, contrôlés.
Nous sommes alors entrés dans l’ère contemporaine, l’ère des comptes, des comptes à tenir, des comptes à rendre et des comptes à régler certainement. Finie la confiance, s’ouvre alors l’heure du contrôle permanent, l’heure de la calculette, où chaque euro d’argent public a l’obligation de correspondre à une action bien précise, un niveau de traçabilité exemplaire, et la subvention de fonctionnement a progressivement disparu pour être remplacée par des aides aux projets, des appels d’offres, des aides limitées dans le temps, et, bien souvent inférieures aux précédentes. Dans cette logique, il est devenu très difficile de faire valoir le financement de la structure : les fameuses charges de structure. Bien entendu, il est toujours possible d’en faire valoir dans chaque projet, mais aujourd’hui plus personne n’aurait l’idée de faire valoir seules, ses charges fixes. Il nous reste alors à les maitriser ces maudites charges, à baisser le chauffage, à faire des photocopies recto-verso, et pareil pour le PQ… Mais toutes ces initiatives un peu vaines ne résolvent pas la véritable problématique, le coût principal : la masse salariale. Dans cette précarité grandissante, les responsables des associations employeurs sont alors devenus des sortes de mercenaires en quête du moindre dispositif de réduction de la masse salariale : des exonérations de cotisations sociales ZRR, en passant par les réductions Fillon, les emplois associatifs régionaux, les emplois aidés CAE-CUI, et autres emplois d’avenir. Ils sont par ailleurs devenus des spécialistes de comptabilité analytique, capables de justifier de l’affectation du moindre centime d’euro dans n’importe quelle action, de justifier de l’affectation de leurs personnels au jour près, à l’heure près au travers d’imbitables tableaux Excel qu’aucun des financeurs ne lit jamais, hormis le besogneux et zélé secrétaire du FEDER* qui appelle un vendredi à 17h45 pour vous dire que vous avez oublié de joindre au dossier la facture des trombones qu’on a affectée pour 20% à l’action, et, qu’en l’absence de laquelle aucun versement de la subvention de 10 000 euros que vous attendez depuis deux ans, n’est possible !
Cette transformation majeure dans le modèle économique des associations a provoqué un basculement vers une préoccupation de gestion prenant le pas sur le projet associatif : la tension est telle que les véritables gouverneurs sont désormais les gestionnaires, directeurs ou comptables, au détriment du politique qui se trouve relégué aux questions diverses des conseils d’administration.
Dans ce contexte une partie des aides aux associations ont été transférées directement aux salariés, c’est-à-dire, qu’au final, le salarié est devenu l’objet du financement, et non plus le projet. Un glissement supplémentaire qui ne sert ni l’un ni l’autre ; d’une part parce que la majorité des aides à l’emploi sont limitées dans le temps, facteur donc de précarisation, d’autre part parce qu’elles sont liées justement à une personne. Il est donc difficile pour l’association d’envisager l’avenir au travers par exemple d’une politique de formation ou de bénéficier de l’expérience acquise par la personne. On observe alors un turn-over permanent qui peut fragiliser le projet associatif.
En conclusion, dans ce contexte, le slogan qui me semblerait le plus approprié à la situation, poserait la question de quelle mission de service public remplit le monde associatif, quelles économies ont permis les associations en acceptant de se substituer à l’Etat au prix d’emplois précaires et de charges réduites, devenant par là des pros de l’austérité, et tout ça dans l’impatience de savoir qui fera le boulot quand l’association, telle qu’on la connait depuis 1901, aura disparu.
*FEDER : Fonds européen de développement régional
Ainsi, si cette annonce – brutale – laissera des traces certaines, c’est par l’union et la solidarité ; par la réflexion collective, la force associative en fait – par opposition à la force financière individuelle, qui semble fragile -, que s’inventeront de nouveaux paradigmes, de nouvelles façons d’imaginer l’avenir. Dans ce dossier nous donnons la parole à quelques représentants de cette « force » collective dont La Trousse fait partie. Ils viennent nous donner une vision finalement moderne, indispensable et – nous le pensons – nécessaire à la vie en commun. Alors, cette mise en jachère condamne-t-elle le monde associatif tel que nous le connaissons ? Ou condamne-t-elle, proprement, l’État à repenser intégralement le service (au sens « servir ») public, auquel de nombreuses associations, par les actions qu’elles conduisent, sont amenées à se substituer ?… Ils vont devoir choisir… Eux et nous aussi !




