Pour le feuilleton « Ma vie d’élu », nous avons choisi de porter le regard sur le Plan Départemental Économie Sociale et Solidaire de la Corrèze. C’est moi qui m’y colle avec l’objectif d’expliquer ce que c’est, d’où ça vient, à quoi ça sert, ce qui fonctionne et dysfonctionne.
Pour moi tout commence par des a priori : L’Économie Sociale et Solidaire (ESS) est devenu une tarte à la crème dont se servent allégrement nos élus quand il s’agit de mettre en avant de pseudo innovations sociales et économiques. Un atout communication. L’ESS n’est pas non plus un concept aux contours bien définis et encore moins une lutte, un engagement de tous les instants pour nos chers citoyens-élus. Un autre de mes a priori est qu’à l’échelle corrézienne, il n’y a pas d’argent destiné à cette dynamique, que c’est une bulle expérimentale et que rares seront les conseillers généraux mobilisés sur cette action. Enfin il me paraissait couru d’avance que les choix et orientations se feraient de manière unilatérale avec au mieux un simulacre de concertation et de considération des acteurs de l’ESS corrézienne. Il était compliqué de rencontrer un conseiller général en ce mercredi, au lendemain des élections départementales. C’est donc Valérie Marin, chargée de mission ESS pour le service développement économique, qui me reçoit pour expliquer la démarche, les objectifs et le dispositif pour ce Plan Départemental.
Pourquoi ce Plan ? En 2011, explique Valérie Marin, « il y a la volonté de Michel da Cunha, Vice-Président du Conseil Général (en charge de la politique en faveur de la jeunesse, de la ville et délégué à l’ESS), de faire de l’économie sociale un socle commun, transversal à tous les services du Conseil Général. Monsieur da Cunha faisait le constat qu’alors que le souhait du Département était de créer de la richesse et de s’occuper des entreprises, ses dispositifs et ses aides économiques ne fonctionnaient pas ». La commande faite à Valérie fut donc de travailler sur la définition des contours d’une économie sociale et solidaire pour la Corrèze. L’objectif étant de mettre en œuvre, pour la période 2013/2015, un plan d’action en direction des initiatives d’ESS. Un plan pour stimuler, accompagner et renforcer l’émergence de ce type d’entrepreneuriat. Michel da Cunha déclarait en 20131 : « L’ESS, économie alternative et transversale présente dans tous les secteurs économiques, nous rappelle que l’économie n’est pas forcément un processus de prédation sociale […] c’est également une économie de proximité et de coopération sur un territoire dont les emplois ont la caractéristique de ne pas pouvoir être délocalisés ». Une prise de position qui fait presque rêver mais mes doutes persistent quand à l’appropriation de cette posture par les autres élus et chefs de services de la collectivité départementale.
Une réflexion partagée. Valérie Marin avait pour point de départ une page blanche, une sorte de virginité théorique sur l’ESS, et la consigne de définir une méthode de travail collaborative sur l’année 2012, pour établir le plan d’action . « C’était un peu paniquant car je n’avais pas d’historique, pas de collègues aguerris, je ne savais pas forcément où j’allais ». Elle avait de la fin 2011 à la fin 2012 pour élaborer les programmes, les actions, les budgets, et trouver les opérateurs. Pour la méthode, Valérie affirme « avoir eu une marge de manœuvre très confortable et la confiance de ses collègues. Le postulat était de ne pas travailler avec les directeurs des services du département, ni avec les représentants des chambres consulaires. La consultation des acteurs de terrain a été priorisée bien que cela exposait l’élu, et ses prises de position, à la vindicte des acteurs locaux : Michel da Cunha, issu du secteur médico-social, a des positions radicales par rapport à nombre de ses collègues et envisage réellement de faire autrement » Donc consulter les acteurs du territoire est une prise de risque pour les collectivités locales alors que ça semble être ça le boulot d’élu. D’après Valérie « ce n’est pas si commun et ça exige d’être capable de mettre en œuvre des actions qui collent aux préoccupations. Cette démarche est rare ici. » La co-construction de cette politique s’est faite par l’organisation de rendez vous et d’ateliers avec les acteurs qui se reconnaissaient sur les spécificités de l’ESS (principes et valeurs, innovation, ancrage territorial des activités) pour repérer les freins de développement et travailler sur des réponses potentielles : associations, SCOP, organismes d’aide à la création d’entreprises, territoires, … En marge de cette concertation, des comités de pilotage (associant les différents services de la collectivité départementale) se tenaient pour partager les apports des ateliers et permettre une appropriation de la démarche. Des groupes de travail avec les consulaires ont également eu lieu.
Une méthode ascendante. Dix ateliers ont été mis en place en 2012 pour collecter les points de vue, les actions et l’intérêt porté pour la création de ce plan. L’objectif était de mesurer la réactivité et le désir d’engagement des acteurs locaux dans la réflexion et la construction de réponses. « Cette démarche a permis de toucher du doigt des manques en terme d’accompagnement, de soutien, d’écoute à des structures qui se sentaient isolées, mal comprises et soumises au cloisonnement de la collectivité. Lors de ces ateliers nous avons travaillé à ce que chacun garde en tête que tous avaient des attentes différentes et que nous cherchions le dénominateur commun sur lequel nous pouvions nous comprendre. Ces ateliers ont concerné une cinquantaine de structures. » Valérie a également veillé à ce que les habitudes de travail ou les a priori internes ne phagocytent pas les réflexions. Aussi chaque atelier était animé par des personnes extérieures au CG, uniquement représenté par Michel da Cunha et elle même. « Évidemment certaines structures ont été difficiles à convaincre sur la sincérité de la démarche. Pour nous, la démarche était expérimentale mais avec la ferme intention de répondre aux problématiques abordées lors des ateliers. Nous avons avancé à petits pas. » Quoi qu’il en soit, au 1er janvier 2013 le Plan pouvait démarrer, par paliers avec une planification progressive des actions afin de sécuriser des crédits sur plusieurs années. Avec deux grandes orientations : « le soutien aux initiatives et aux activités et la consolidation de l’ESS » et douze actions allant de la création de fonds de garantie pour des projets agricoles au prêt relais aux circuits courts, du micro crédit solidaire professionnel, aux coopératives d’activité et d’emploi et les aides à l’emploi des SCOP. Là encore, les actions sont expérimentées et remises en question le cas échéant et ce jusqu’à fin 2015.2
Regard porté. Mes a priori de départ ont bougé grâce à cette rencontre avec Valérie Marin. La méthode, l’approche que monsieur da Cunha et Valérie ont eu est rare. Ce plan a été co-construit, se met en place progressivement, ses actions peuvent être remises en cause, modifiées, affinées ou supprimées. D’autres peuvent émerger. En outre, un réseau d’opérateurs s’est structuré de façon cohérente et concernée. Par exemple, La Canopée (point ressource ESS à Tulle porté par la Mission Locale de l’arrondissement de Tulle, mais qui intervient sur tout le département) travaille auprès des porteurs d’initiatives de façon sensible et sensée3. Lors de notre entretien des limites majeures sont apparues. Des écueils inhérents à l’organisation de la technostructure et à l’exercice du pouvoir probablement. Tout d’abord la faiblesse du budget ; 851 500 euros sur trois ans c’est peu (quand on sait qu’un rond point ne coûte jamais moins de 100 000€). Par ailleurs il est évident que l’ESS n’est pas une approche intégrée par les services et les élus du Conseil Général, et par conséquence ne trouve qu’une très faible incarnation dans les actions de cette collectivité : fait signifiant, Valérie Marin est seule à travailler sur ce dossier. Le changement de majorité au CG fait planer une incertitude sur le devenir du Plan au delà de 2015 (réévalué fin 2015). Michel da Cunha a été réélu mais on ne connaît pas encore ses nouvelles prérogatives ; peut être qu’un autre élu de la majorité suivra ce dossier et sa ferveur n’est pas assurée. Et cerise sur le gâteau, la compétence « développement économique » du CG est en phase terminale quant à l’aide directe aux entreprises. Cette compétence glisse vers les communautés de communes et d’agglo et reste présente au Conseil Régional. Si un politicien influent (président du CG par exemple) décidait que l’axe majeur et transversal pour la Corrèze était l’ESS tout concourrait à hisser plus haut l’autonomisation du territoire, à moins d’inféoder les acteurs du terrain et les porteurs d’initiatives. Mais malheureusement ce Plan semble bien être une micro bulle expérimentale à l’intérieur d’un géant à forte, forte inertie.
- 1 Document de présentation du Plan Départemental ESS 2013-2015.
- 2 Les informations sur les différentes actions sont partiellement disponibles sur http://www.correze.fr/developpement-economique/leconomie-sociale-et-solidaire/less-en-correze/
- 3 http://apprendreautrement19.fr/mod-website/la-canopee.htm
pascal brette


