
Lors d’une récente soirée, deux copines évoquaient leur excellent souvenir d’un mix de Balkan Beats, le 24 juin 2017 lors de la fête de fin de saison des Lendemains qui chantent au parc de l’Auzelou à Tulle. Cette musique leur avait permis de danser à leur aise. Moi j’étais parti.
Un an après, donc, j’ai osé dire que c’était « nul ». Elles m’ont alors répondu que je ne pouvais émettre un tel avis puisque des personnes avaient aimé (ou aimé danser sur cette musique). J’ai alors argumenté que c’était mixé « à l’arrache » et putassier, et précisé que je ne les jugeais nullement. Je peux en effet comprendre qu’on prenne prétexte de cette musique pour danser puisqu’elle est faite pour cela, et même qu’on puisse l’apprécier dans ce contexte particulier.
Pour justifier ce « nul » catégorique, j’ai avancé la distinction entre avis objectif et appréciation subjective. Et je me suis senti seul, mes interlocutrices ne comprenant pas la possibilité d’un tel distinguo et contestant sa pertinence.
Selon quels critères baser son jugement ? Ils sont difficiles à formuler. Mais je crois que, même si on est incapable d’identifier des critères précis ou de les appliquer, on peut percevoir un niveau de qualité.
Je vis avec la musique depuis l’enfance. J’en ai donc écouté énormément, des milliers d’albums, et j’en découvre largement plus de mille par an. J’ai également lu des milliers de critiques de disques, j’en ai rédigé un certain nombre, ce qui nécessite d’approfondir l’analyse au-delà du goût subjectif. Ça forme !
Aussi, ne me semble-t-il pas prétentieux d’affirmer pouvoir faire une telle distinction et émettre un avis relativement objectif dans une matière, soit-elle artistique, dans laquelle on a une expérience, acquis une compétence. Même si, en ce domaine comme dans d’autres, l’objectivité absolue n’existe pas.
Mais, ce soir-là, avancer avoir cette capacité pouvait paraître orgueilleux voire prétentieux, car cela signifiait implicitement affirmer avoir acquis une aptitude que tous – elles – n’ont pas. Chacun a pourtant des compétences différentes, selon sa personnalité, sa culture, son expérience de vie, etc.
Exemples
Souvent, je parviens à distinguer les niveaux de mon avis objectif et de mon appréciation subjective, qui, bien sûr, ne coïncident pas toujours. Voici quelques exemples.
Pour signifier que je ne prétends pas que ce que j’aime est forcément bon, j’ai évoqué le cas où j’aime beaucoup certains courants musicaux dont je ne suis pas certain de la grande qualité. Ou comment assumer son mauvais goût… Ce n’est pas prétentieux ça !
J’ai chroniqué dans ce journal (n°16) le dernier album de Container 47. Je l’aime beaucoup, et il me semble très bon. Mais je ne suis pas certain qu’il le soit autant que je le pense. Dans ce cas, mon avis objectif n’est donc pas catégorique.
Peut-on avoir un avis objectif dont on n’est pas sûr, ou qui soit erroné ? Ça se complique ! Oui, on peut avoir cet avis et se tromper, ne pas être infaillible. En effet, outre que l’objectivité absolue n’existe pas, peut-être mon avis n’est-il pas assez fondé, peut-être n’ai-je pas conscience d’un manque de compétence dans ce style précis, ou peut-être ma culture, ma personnalité faussent-elles mon analyse. Mon tropisme pour certains genres ou courants peut également influer sur mon jugement, réduire inconsciemment ma capacité à émettre un avis objectif pertinent.
Dernier exemple. J’affectionne généralement peu le jazz, donc j’écoute peu ce genre musical. Il m’est donc souvent difficile de forger un avis objectif. Manque d’acquis. Je peux toutefois avoir la perception qu’un album est bon sans toutefois être touché par lui, et sans pour autant pouvoir l’affirmer.
Je n’ai donc pas cette compétence dans chaque genre musical, et, a fortiori, dans chaque domaine artistique, ceux que je pratique moins ou qui me paraissent plus « obscurs ». Dans ce cas, je me déclare souvent incompétent.
Enfin, pour conclure, lorsqu’on utilise l’expression « chef d’œuvre », logiquement avec parcimonie, je crois qu’on ne fait pas uniquement référence à la beauté d’une œuvre ; on considère aussi sa valeur intrinsèque, sa qualité artistique, laquelle ne se réduit pas à son esthétique. Le plaisir que nous avons à la contempler, à la ressentir, est non seulement sensible mais aussi intellectuel.
J’ai envie de demander, comme le faisait Tonton Bernard ici même à une époque : t’en penses quoi ?
P. S. : Depuis la rédaction de ce texte, j’ai regardé le film L’avenir de Mia Hansen-Løve dans lequel un professeur de philosophie dit ceci : « en art aussi il y a une vérité mais c’est le temps qui l’établit ». Peut-être alors y a-t-il prétention à ne pas laisser « le temps » trancher. « Et pourquoi le temps ne pourrait pas se tromper lui aussi ? » lui rétorque une étudiante…
Ours Noir





