« On ne peut pas accueillir toute la misère du monde » appartient à ces petites phrases qui se filent et se refilent de discours en discours. Lancée en 1989 par un Michel Rocard empêtré dans la problématique immigration, la formule a fait florès. Reprise à l’envie, elle circule de comptoirs de bars en tribunes politiciennes, en passant par les plateaux télé. Le contexte s’y prête. Elle est adoptée par beaucoup pour « exprimer un avis » sur la question migratoire. Selon les uns ou les autres, elle se teinte d’un accent intransigeant ou d’une résignation humaniste. Car le verbe « pouvoir », ici conjugué, donne toute sa pertinence à la petite phrase. Elle signe une impossibilité stricte. Et permet à certains de s’en sortir à bon compte. On voudrait bien faire autrement mais vouloir n’est pas pouvoir : « on ne peut pas », comme on ne peut pas faire rentrer un éléphant dans une boîte d’allumettes. Ce point final donné à la question migratoire s’appuie sur un pragmatisme simple, façon dictons et proverbes. Simple et de bon sens. Car rendez-vous compte, toute la misère du monde, ça fait quand même beaucoup.
De la famille des formules ressassées, mâchouillées jusqu’à l’os et recrachées, « on ne peut pas accueillir toute la misère du monde » ne veut pas dire grand chose. Sa vacuité sidérante en fait son succès. Peu importe les chiffres qui démentent la réalité de migration de masse en France ; peu importe que cette misère ne soit pas tant miséreuse (et d’ailleurs là n’est pas la question) ; peu importe que le coût économique assumé par la France du fait migratoire ne soit pas si important1, ça sonne bien, ça sonne juste. Et il fallait bien sortir habilement de cette image d’une France terre d’accueil et d’asile. Grossir les rangs des gueux poussant les portes de la nation, en faire une cohorte indénombrable et mondiale, autorise le fameux tour de passe-passe en préservant quelque visage humain. Bien malgré nous, notre générosité, notre hospitalité, mises à rude épreuve, ne peuvent soutenir une telle affluence. Nous n’y pouvons rien. Le malheur pour tous les bien-pensants qui aiment à user de cette petite phrase, c’est son succès auprès des plus extrémistes. Eux ont bien compris ce qui réellement se disait derrière les mots. Le fantasme invasif a la peau dur.
1 – Ce qui coûte le plus, c’est la politique sécuritaire, la protection des frontières.
Leïla Chik




