S’ouvre dans un nouvel onglet
Menu
La Trousse Corrézienne

LTC 26 · 6 septembre 2019

Normandie

« Normandie »

J’ai bien ajusté ma cravate. Je rectifie encore trois cheveux récalcitrants à rester du bon côté de la raie et passe un doigt sur l’arrête de mon menton : le rasage est parfait et pas un seul raté n’est venu me taillader la peau. Elle peut venir ! Je lâche des yeux mon regard dans lequel je voudrais voir le sien ; le miroir me renvoie l’image de la pendule, derrière moi… Je me retourne pour vérifier qu’il ne trahit rien : il est midi. Dans tous les sens qu’on la regarde. Et les douze tintements qu’elle émet me le confirment : cela fait une heure que je vais du fauteuil à la fenêtre. Une heure que je me retrouve au miroir lorsque mon imagination ne suffit plus à m’accompagner. Assis, j’observe le jacquard gris de ma veste, la manche blanche qui en dépasse à la perfection, le Jean-Paul de la gourmette d’argent qui pend à mon poignet. Debout, je vois la rue, vide. Désespérément vide. Elle attire mon regard au loin, vers le bois où nous courrions… vers l’avenue Foch où le taxi nous avait emportés jusqu’à la gare, mes parents et moi. Cela fait deux ans aujourd’hui. Ils avaient décidé ce voyage, d’autorité. « Congés payés, deuxième édition : ce sera Deauville ! » avait déclamé père ; maman s’était retournée vers moi, sans surprise apparente et ajouta, ses yeux cherchant un sourire sur mon visage perplexe : « Joyeux vingt ans, mon chéri ! » Et quel cadeau ce fut… Non pas le soleil de la Manche qui ne calma ni mon manque, ni ces fixes images d’elle, ni ces puissantes sensations d’elle, ni cette douleur de mon cœur se déchirant de son absence mais… elle ! Elle, ma compagne de voyage à qui le hasard avait attribué le siège voisin, juste derrière mes parents… Ariel. Ces heures de train, je les passai dans ses yeux et sa voix. Elle faisait ses études à la Sorbonne et moi à Polytechnique. Mise à part cette différence, tout semblait vouloir converger de nos goûts et de nos aspirations. Ce qu’elle avait de plus que moi, indubitablement son espièglerie. Et je fonçais tel un taureau devant une cape rouge à chaque subtilité qu’elle me lançait, s’amusant par avance de la prévisibilité de ma réaction. Si bien qu’elle finit même par les accompagner d’un doux petit coup de coude… Au troisième, son bras resta collé au mien. Et cette chaleur qui envahit mon corps… Voici deux ans que nous nous fréquentons. Nous nous sommes retrouvés dès notre retour à Paris. Je me souviens du 3 septembre 1937, sur une terrasse du boulevard Saint-Germain… Elle m’avait dit ça : rendez-vous le 3 septembre à 6 heures, boulevard Saint-Germain ! Que je l’arpentais avec frénésie lorsque j’aperçus son minois amusé me regarder de sa table, sur sa chaise d’osier, assise devant une grenadine ! Même de loin, ses prunelles noires transperçaient la lumière pour m’atteindre… Une voiture ! Non… Elle a une Traction Avant, par une camionnette TUB ! Alors je retourne m’asseoir et je croise mes doigts. Cette sensation me rappelle sa propre main dans la mienne lorsqu’elle l’avait saisie pour m’entraîner au plus proche d’une vitrine de la place Vendôme. Les plus belles bagues nous laissaient rêver à un futur mariage. Ariel n’avait pas tout ce que j’attendais d’une fille ; elle avait plus que ça. Elle avait ouvert à mon cœur un espace inimaginable de liberté, de sensations et d’enchantement. Elle n’est jamais en retard, d’habitude. Sans doute qu’une panne de moteur ou qu’un pneumatique percé l’aura retardée. Mais à quoi bon chercher à voir l’invisible ? Lâcher-prise, m’a-t-elle appris : c’est une excellente chose pour moi ! Je décide de fermer les yeux et de me concentrer sur les plus douces des émotions que nous avons partagées… Autant attendre, encore, le plus agréablement possible.

« Ariel, regarde ce qui me dérange, là, sous ma chemise !

— Fais voir ? Oh, ce doit être l’étiquette…

— Non ! Non, c’est plus bas !

— Enlève-là, Jean-Paul ! Je ne vais pas te manger !

— Tu es bien sûre ?

— Alors ? C’est où ? Tu n’as aucune rougeur et je ne sens nulle aspérité sous mes doigts !

— Ça s’est déplacé ! Tes doigts sont magiques, comme s’ils avaient fait glisser cette démangeaison…

— Alors tu peux te rhabiller. Tu me fais un bisou pour me remercier ?

— Mais, Ariel, la sensation a glissé plus bas, sous ma ceinture ! »

J’aimais le parfum de son corps. J’aimais le soyeux de sa peau. J’aimais la façon dont ses yeux noirs me pénétraient. Noirs comme les miens. On dit ça, noir, même s’ils ne le sont jamais vraiment… Mais leur profondeur nous les fait paraître ainsi qu’un insondable puits, les miens, tintés d’une mélancolie que je me suis toujours efforcée de contrarier. Là, dans cet instant de solitude, je m’approche de la grande glace du hall de mon hôtel ; elle laisse défiler d’anonymes silhouettes, déambulant sur le large trottoir de la 5e avenue, régulièrement longé de taxis jaunes. Et parmi elles, encore, c’est la sienne que j’imagine avec la plus grande présence. Jean-Paul marche vers moi, son visage s’approche… Ses lèvres fines semblaient sourire à chaque fois qu’elles allaient m’offrir une parole ! Et alors que le miroir renvoie à mes yeux leur reflet triste et gris, ses mots me reviennent… « Pétillants, étincelantes perles, mon Ariel ! » J’ai bien dû y parvenir, pourtant, à les rendre joyeux pour recevoir en retour de si beaux compliments ! Il était sensible à leur charme comme j’ai été sensible au leur ! C’était beau, cette rencontre, dans ce train, alors que je rejoignais ma tante à Pont-Audemer, il y a 60 ans. J’ai été touchée par son intelligence. Je n’ai jamais rencontré un homme si posé et réfléchi, analysant chaque question avec la plus grande précision possible, comme si chacune de mes phrases était une pendule qu’il aurait dû démonter puis remonter avant de pouvoir en lire l’heure ! Je compris très vite qu’il fallait que je le pousse à plus de spontanéité ! En attendant, son sérieux m’amusait plus que toute fantaisie… Nous errions dès que nos études nous en laissaient le loisir, des allées du bois au Jardin du Luxembourg. Il avait quelque chose de ces héros romantiques que mes lectures me faisaient tant apprécier… Ces jours furent à n’en pas douter les plus heureux de ma longue vie. Nos fiançailles étaient en vue. Les Allemands aussi. Papa avait bien anticipé et décidé de tout vendre dans les temps ; embarquer pour New-York était notre salut. Et je ne devais en parler à personne. À personne. Je ne pus pour autant m’empêcher d’écrire une lettre de larmes, dans laquelle j’avouais tout à Jean-Paul ; je l’invitais à nous suivre clandestinement au Havre, pour tenter d’embarquer sur le Normandie ! Lui aussi ! Vaine lettre…

J’attendrai ainsi durant six ans. Je servirai dans le génie et serait épargné par l’horreur, avant d’être démobilisé et de survivre jusqu’à la Libération. Ces derniers combats furent fatals à père. C’est là que maman, prise par le chagrin immense de sa mort, me révéla cette lettre qu’elle avait lue et brûlée par peur de me perdre… Ariel, mon cœur battant, mon trésor unique, m’y informait de son départ pour l’Amérique… parce qu’elle ne voulait plus jamais me voir ! À ma mère, je ne pardonnerai jamais : j’aurais pu rejoindre Ariel et la convaincre de rester ! Alors, de désespoir, je partirai m’installer à Arles, où me consoleraient peut-être le soleil de la Méditerranée et le travail dans un bureau d’étude, la laissant finir sa vie éperdument seule et aigrie. La mienne, longue et répétitive d’ingénieur en chemins de fer, ne vaudra guère mieux.

Mon chauffeur m’a conduit jusqu’à l’Atlantique où mes yeux cherchent, à l’horizon, un je ne sais quoi de la France ou de mon passé… Je croyais que Jean-Paul avait survécu à la guerre mais ce fut, là encore, bien vaine illusion que l’espoir m’a dictée. Les nazis m’auront donc tant pris… Car, avant de laisser tomber la littérature pour reprendre avec mon père la construction de notre empire et constater, jours après jours, que mon cœur, lui, restait en ruine de cet amour inconsolable, je suis revenue à Paris, en 1946. Je suis allée chez lui et sa mère m’a ouvert…

Arnaud Rakitch

Du papier, des crayons, pas de pubards.

Le papier, c'est encore mieux.

C'est bien de nous lire sur ton mobile. Mais la Trousse papier, c'est autre chose : 5 numéros par an, écrits et dessinés en Corrèze, postés chez toi.

Dans la même trousse

Photomontage de Pacal Coste en Donald Trump

LE SYSTÈME COSTE

Entretien avec Étienne, ancien directeur général adjoint des services du conseil départemental – réalisé par Guevarec « La Corrèze ne méritait pas cela. » Le propos a d’autant plus de force qu’il n’est en rien celui d’un opposant à la ligne politique de la majorité en place.…

8 octobre 2019

C’est quoi cette jungle ?

Mais qu’est-ce que c’est que cette jungle ? Je retrousse manches et babines et ouvre le dictionnaire. Cheminant de l’anglais par le transcrit de l’Hindoustan, la signification de la jungle passe de territoire inhabité, désert à… forêt couverte de végétations impénétrables c’est-à-dire forêt vierge.…

6 septembre 2019

Le citoyen-consommateur : mythe ou réalité ?

Peut-on sérieusement dire de cet être hybride et contradictoire qu’on appelle le « citoyen-consommateur » qu’il constitue, en face d’un pouvoir se définissant de plus en plus nettement comme « politico-économique », un véritable contre-pouvoir ? Il le devrait assurément, disposant souverainement…

6 septembre 2019

Articles récents

Dessin d’Herbette : Donald Trump reçoit un paquet cadeau « LMB » des mains d’un homme en costume — « Formidable, thank you! »

Vente de LMB Aerospace à Malemort

Le Parti communiste français (PCF) – section de Brive a fait parvenir le communiqué de presse ci-dessous à La Trousse corrézienne en février dernier. Nous lui posons en retour quelques questions dans l’encadré qui figure en bas de page.

17 octobre 2026

Illustration : un panneau « DÉVIATION » jaune et noir à la peinture épaisse.

Déviation de la RD 901 à Varetz : une opération qui interroge

Le 12 juillet 2024, le conseil départemental de la Corrèze a décidé, à l’unanimité, de retenir le tracé de la variante numéro 1 et donc de relancer à l’identique un projet datant de plus de 30 ans.

17 octobre 2026

Aquarelle de Bernard : la vache Mounette, une fleur à la bouche.

Vachement bien…

C’est l’histoire d’une vache qui dépérissait au fond d’une étable, faute de bons soins sans doute. Paul l’a vue et il n’a pas aimé ça, alors il l’a achetée. Il l’a amenée chez lui, il l’a retapée, il l’a baptisée Mounette et chaque année ensuite,…

17 octobre 2026

✕
Fermer le menu
Les rubriques
LE JOURNAL
♥ Soutenez-nous : faites un don !S'abonner au journal