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La Trousse Corrézienne

LTC 7, Société · 1 juillet 2016

No man, no woman nomad ?

No man, no woman nomad ?

Pas d’homme, pas de femme nomade par chez nous ? Bien sûr que si car le nomadisme n’est pas l’apanage seulement des communautés des gens du voyage, des cavaliers mongols ou des Touaregs. Être nomade c’est un mode de vie originel plus qu’original, c’est un état d’esprit inscrit dans notre nature humaine ; voyager c’est que l’on fait de mieux depuis que l’on est descendu de l’arbre. Que l’on soit touriste, aventurier, vagabond, baroudeur, sorti des sentiers battus, que l’on parte en balade, peu importe le moyen de locomotion, et même un tantinet « babos », on nomadise. Est nomade celui qui bouscule ou est bousculé, celui qui se saisit de la poésie du nomade ou plutôt qui est saisi de cette poésie.

Alors, qu’est-ce qu’en réalité la poésie du nomade ? C’est un dialogue et un voyage entre le dehors et le dedans de l’être. Déjà étymologiquement, le terme « exister » signifie « sortir de soi » ou « exalter le soi » et l’on remarquera la proximité linguistique des termes « exister » et « exotisme ». Donc exister c’est aller vers l’autre et vivre dans l’ailleurs. Oui car au commencement tout voyage est une fuite vers l’ailleurs, un souhait d’exotisme, de coupure avec le quotidien, d’élévation et de soleils nouveaux. Par la suite, toute aventure prend rapidement la forme d’une descente. Et Gilbert Durand, anthropologue de l’imaginaire, nous apprend que toute descente nécessite de la lenteur sans quoi on risque la chute1Ceci explique que de nombreux aventuriers préfèrent les moyens de locomotion non motorisés, pour des raisons d’écologie pure, certes ! Mais aussi pour une approche du monde plus confortable. Ce n’est jamais le décalage horaire qui déphase mais la brutalité avec laquelle on a pu être transporté d’un endroit à l’autre, la façon dont on a été balancé d’une culture à l’autre..

Ceci explique que de nombreux aventuriers préfèrent les moyens de locomotion non motorisés, pour des raisons d’écologie pure, certes ! Mais aussi pour une approche du monde plus confortable. Ce n’est jamais le décalage horaire qui déphase mais la brutalité avec laquelle on a pu être transporté d’un endroit à l’autre, la façon dont on a été balancé d’une culture à l’autre.

Aussi quand je pense voyage et que je regarde au-dedans de moi, je vois, par exemple : au Nord, des maisons multicolores et le souffle des baleines ; au Sud, une savane de baobab et l’oasis dans le désert ; à l’Ouest, une route qui mène au pacifique sous un ciel flamboyant d’un soleil qui se couche ; à l’Est, l’immensité des steppes et une piste au milieu d’une forêt de bambous hantée par un tigre. Ainsi je vais, comme l’écrivait le poète Francis Jammes : « par les quatre horizons qui crucifient le monde ». Car en vérité, tout cheminement, même intérieur, conduit à l’exil et au sacrifice et tout état nomade revêt des vertus initiatiques. Il est une sagesse à glaner au bout de la route et au cœur de l’aventure, un point de renoncement et une bonne distance au monde à trouver. Enfin, cette descente dans les profondeurs de l’être et du monde appelle toujours un retour parmi les siens, à une réconciliation avec son chez soi. Alors, la poésie du nomade dans sa globalité prend la forme du cercle. Cercle que l’on retrouve dans la roue du vélo, de la voiture, du train, etc., dans le mandala et la boussole aussi. « Nous avons tous une boussole dans la tête, plus précieuse que l’or des Incas. » déclarait l’écrivain voyageur Nicolas Bouvier. Toutefois, lorsque le nomade revient chez lui il n’est plus tout à fait le même Homme que lorsqu’il est parti, il lui reste toujours un peu de l’étranger. Aussi ce n’est pas tellement un cercle qu’il a décrit par son itinérance mais plutôt une spirale. Cette idée de la spirale, le philosophe Gaston Bachelard l’a expliquée en ces termes dans sa poésie de l’espace : « L’être qui se cache, l’être qui « rentre dans sa coquille » prépare « une sortie ». Cela est vrai sur toute l’échelle des métaphores depuis la résurrection d’un être enseveli jusqu’à l’expression soudaine de l’homme longtemps taciturne. En restant encore au centre de l’image que nous étudions, il semble qu’en se conservant dans l’immobilité de sa coquille, l’être prépare des explosions temporelles de l’être, des tourbillons d’être. Les plus dynamiques évasions se font à partir de l’être comprimé et non pas dans la molle paresse de l’être paresseux qui ne peut désirer qu’aller paresser ailleurs. ». Justement, les premiers peuples indo-européens, nos ancêtres nomades, partis de la steppe d’Asie centrale pour envahir la péninsule européenne, à l’apogée d’une époque nouvelle, celle du néolithique, ont laissé des traces artistiques, des signes métaphysiques représentant pour la plupart des cercles et des spirales. Et, l’historien Georges Sokoloff spécialiste de ces peuplades a d’ailleurs rapproché cet art nomade abstrait de l’art contemporain puisque nous vivons aujourd’hui, comme les Hommes du néolithique, une époque pleine de bouleversement, qu’ils soient climatiques ou culturels. L’état nomade est une quête et l’esprit nomade représente le point d’interrogation d’une société qui se cherche.

En tout cas, la poésie du nomade se confond toujours avec la poésie du cycle. Oui car voyager dans l’espace c’est aussi voyager dans le temps et lorsque l’on part à l’aventure on le fait souvent dans un désir inconscient de remonter le temps, de fuir ses démons et d’échapper à la conscience de notre propre finitude. Et le premier grand récit de voyage de l’humanité fut « l’épopée de Gilgamesh », dans laquelle ce dernier part sur les routes du monde à la recherche du secret de l’immortalité, triste de la mort de son frère. En vérité, l’état nomade permet de changer son regard sur la vie, à voyager on ne gagne pas l’immortalité mais une conception différente du temps qui passe. Le sédentaire verra sa vie comme une ligne qui lui file entre les doigts tandis que le nomade verra son existence se régénérer sans cesse et sa mort comme l’occasion pour d’autres êtres de croître.

Alors le sédentaire a besoin du nomade comme la plante de la rosée du matin et tout grand vagabond a besoin de se poser à un moment ou un autre et de procéder à un voyage intérieur. Ainsi donc tout être est à la fois nomade et sédentaire dans son existence mais malheureusement nous sommes encore bien trop nombreux à ne plus être attentifs aux images de nos rêves et du monde extérieur, bien trop nombreux aussi à ne plus accueillir le monde qui vient et qui se révèle à nous. La contemplation et l’accueil sont pourtant les premières portes vers l’acquisition de plus de sagesse. Il faudra, pour être prêt à les pousser, éteindre la télévision, les portables, débrancher l’internet et ne plus adhérer à la société de consommation ; au moins quelques heures par jour. Devenons autonomes et pour ce faire, invitons chacun à faire l’expérience de la marche (à travers bois et prairies, en dehors des sentiers battus de la ville aussi), de la bicyclette, de la route partagée en covoiturage, train et autocar, de la contemplation et de la méditation. Et n’ayons plus peur d’offrir l’hospitalité à quelques nomades, de passage par chez nous. La Corrèze regorge de torrents et chemins sinueux, alors saisissons-nous de leur poésie et laissons couler parfois un peu de sang sauvage dans nos veines.

Florian Rochet

Pour plus de détails sur la poésie nomade, du voyage et de l’aventure, vous pourrez lire :

– « L’esprit nomade », Kenneth White, Grasset, 1987

– « Soyons des nomades contemplatifs », Florian Rochet, in la revue-livre « Ultreïa ! » n°7, avril-juin 2016

Florian Rochet

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