À Limoges, nous avons retrouvé un investigateur des luttes pacifiques : Alexis Liena. Il est venu nous parler de ses recherches sur Michel des Bois, un ermite qui a vécu à Chanteix. Il nous présente un homme qui semble-t-il souhaitait vivre plus ardemment le mythe de l’éternel retour au sauvage.
Alexis Liena (A.L) est un jeune écrivain, géographe de formation, qui a mis un terme à ses études par refus de devenir un aménageur de l’espace. Enfant, il a grandi à Saint-Mexant, aujourd’hui il vit en Haute-Vienne où, au grès de son inspiration, il tape sa prose à la machine à écrire.
Pour introduire l’entretien, il est venu avec une citation de Mircea Eliade :
« Avant d’être découvert, le sauvage fut d’abord inventé. »
A.L explique : « Le sauvage existait avant la civilisation, il n’avait pas pour nom sauvage, c’était l’homme d’avant la chute, cet « Avant Adam » cher à Jack London. Et c’est parce que l’homme s’est regroupé, que d’autres étaient en marge »
F. R: Comment as-tu découvert Michel des Bois ?
A.L : « C’est un concours de circonstances. J’avais commencé l’écriture d’un conte, il y a cinq ans maintenant, tiré d’une sorte de cauchemar que j’avais fait. C’était une vision très nette, très précise, qui se passait dans les bois. Je l’avais tapé à la machine, m’inspirant du bois dans lequel j’ai passé mon adolescence, vers Chanteix. Plus j’avançais dans l’écriture de ce conte, plus des détails précis m’apparaissaient sur le personnage, qui était précisément une sorte de « déserteur », un homme très en colère contre la société. Puis un jour, il y a trois ans, un ami a évoqué cette histoire d’ermite à Chanteix, un homme ayant vécu nu et seul dans les bois, qui fut abattu par les gendarmes. Au regard de ce conte que j’avais écris, beaucoup d’éléments concordaient, c’en était troublant, ça a fait « tilt. »
F.R : Qui était donc Michel des Bois ? D’où venait-il et à quelle période a-t-il vécu sur Chanteix ?
A.L : « Il est né en 1900, le 7 juin (à Chanteix, ndlr). C’était un surdoué, un gars atypique. Il a obtenu son certificat d’études, à Tulle je pense (sans certitude sur le lieu, ndlr), avant de monter à Paris. Trop jeune pour être mobilisé en 14, il a échappé à la boucherie des tranchées. À Paris, il a travaillé comme postier, jusqu’avant-guerre. C’était à mon avis un grand lecteur. Il a fait l’expérience citadine. Et je pense que cela l’a vite vacciné. Il y aurait contracté une maladie pulmonaire, une mauvaise crève. Il a sûrement dû nourrir une grande nostalgie de son pays natal à la ville, avant de retourner vivre auprès de sa famille (à Chanteix, ndlr). Il a récupéré une vingtaine d’ares où il a commencé à cultiver un potager. Il refusait toute production moderne, tout confort de vie (…). Petit à petit, il est retourné à l’âge premier des hommes, comme s’il se débarrassait de toutes les anciennes peaux qu’il avait endossées. Il retournait de temps en temps faire de menues emplettes au village, mais le moins possible, et de moins en moins. Sachant qu’au début, il allait à bicyclette, puis lorsqu’il n’a plus eu de pneus, il allait à pied. C’était à peu près pareil pour ses vêtements ; au début il devait les garder sur lui, les rapiécer vite fait et petit à petit il s’est départi de tous ses vêtements, pour se retrouver probablement avec un pagne, même l’hiver. On m’a raconté que, précisément, les seules courses qu’il retournait faire au village, c’était pour se procurer des allumettes. Son seul et grand souci était de conserver le feu. C’était une pierre d’achoppement dans son choix de vie. Mais il a fini par réussir à dompter le feu avec des silex. (…) Michel des Bois vivait en bonne intelligence avec les gens du coin. Il glanait le blé, prêtait sa faucille aux travailleurs des champs (…). Il avait différentes cabanes creusées, certaines lui servaient l’hiver, d’autres l’été, d’autres au printemps. »
F.R : Il creusait des cabanes, c’est-à-dire ?
A.L : « Il creusait des fosses et levait une cabane par-dessus. Il avait un âtre où il cuisinait, et, ayant appris à sécher les châtaignes, un autre servait pour son séchador (…). Son arpent de bois était assez bien agencé. Apparemment, il s’était fait un forum personnel qu’il avait empierré, où il devait tenir conseil (rire). Je pense que c’était un mystique. (…) Il avait ramené plein de bouquins, notamment de psychanalyse et d’auto-persuasion, tous annotés par lui (…). Par ailleurs, il s’entretenait physiquement, c’était un grand gaillard aux cheveux noirs, bien charpenté, il laissait pousser ses cheveux. À la fin, il s’est retrouvé avec une barbe qui lui couvrait tout le torse. Et il grimpait dans les arbres, il allait d’arbre en arbre comme un singe, en tout cas c’est ce qu’on prétend. »
F.R : Justement, était-il accepté par les gens du bourg ?
A.L : « Pour l’anecdote, il s’abreuvait à un ruisseau dont il prisait la pureté de l’eau, juste en bas de son lieu de vie, et il lui est arrivé de s’expliquer avec les paysans du coin qui, après la guerre, se sont mis à utiliser du phosphore, des engrais issus de l’industrie et Michel des Bois leur disait : « Vous êtes en train de polluer l’eau, vous allez vous empoisonner vous-mêmes ». À partir de ce moment-là, il a cessé de ramasser les récoltes. (…) C’était un précurseur. Il refusait les médicaments. Il était très au fait des dégâts de l’industrie pharmaceutique, des méfaits du progrès sur l’homme et il s’y refusait farouchement. Malheureusement, il est vite devenu un objet de curiosité. Les gens venaient le voir comme on viendrait voir un animal au zoo. Du coup, ces personnes étaient accueillies vertement, parfois à coups de pierres. Tout ce que souhaitait Michel des Bois, c’était être tranquille chez lui. Cela se passait très bien avec les gens du coin, aux alentours de son terrain ; mais pour les importuns visiteurs, ça se passait différemment. Il y avait – aussi – un homme au-dessus de chez lui qui prenait un malin plaisir à lui envoyer des jeunes filles. »
F.R : A-t-il succombé aux femmes ?
A.L : « Non, je pense qu’il s’astreignait à une ascèse rigoureuse. C’était quelqu’un de sensé, il n’avait pas du tout perdu l’esprit, du moins l’un des témoignages me l’a confirmé. Il parlait très bien, il était très poli, très respectueux des gens ; simplement il tenait à ce qu’on le laisse tranquille. »
F.R : Comment Michel des Bois a-t-il disparu ?
« De Gaulle, après-guerre, a initié le renouvellement complet du cadastre français. C’est sans doute la source de cette tragédie. En septembre 1951, des employés du cadastre ont arpentés la campagne du côté de Chanteix. La première fois, Michel des Bois les a accueillis cordialement. Ils prétendaient avoir besoin d’arpenter sa propriété, pour pouvoir prendre des mesures. À mon avis, il y avait autre chose, sa présence faisait tache dans la commune.
La deuxième fois, on lui a fait comprendre qu’il « devait obtempérer », et ils se sont faits vertement congédiés.
Et la troisième fois, c’était le 24 octobre 1951, le maire a fait appel aux gendarmes. Selon la version officielle, Michel des Bois leur aurait tiré dessus. Sachant qu’il est probable qu’il ait possédé un revolver, parce que les employés des P.T.T., avant-guerre, portaient un revolver poinçonné. Il s’est barricadé derrière un bout de tôle qu’il avait pour couvrir sa cabane. Des coups de feux furent échangés, on l’a sommé de se rendre, il n’a pas voulu se rendre. Les gendarmes ont appelé les renforts (…). Michel des Bois passait la main par-dessus la tôle pour tirer, pour qu’ils s’éloignent. Et, apparemment, – selon la version officielle -, l’un des agents, qui était très bon tireur, l’aurait touché à la main et la crosse de son arme aurait explosé et un éclat de cette crosse lui aurait traversé le cœur (…). Il serait mort sur le trajet entre son bois et l’hôpital de Tulle. Ce qui a neutralisé toute sorte de procédure judiciaire qui, de toute façon, aurait sans doute tourné en sa défaveur. (…) On l’a abattu comme un chien, tout le monde me le dit. (…) La société ne tolère pas que l’on se mette en marge de sa marche forcée et c’est la vieille histoire du Loup. Le Loup, on le harcèle, on le tue, quand bien même il laisserait les brebis en paix. »
En guise de conclusion, il nous laisse avec la devise de Chanteix :
« De Chanteix ne vet sovent ni boun vent, ni brava gent, ni argent /
À Chanteix, ne vient souvent ni bon vent, ni braves gens, ni argent ».
Ernst Jünger, romancier et philosophe, dans son « Traité du rebelle ou le recours aux forêts » 1Un exemplaire du « Traité du rebelle ou le recours aux forêts » est empruntable à la BMF de Limoges. Ailleurs et même sur internet il est introuvable., une œuvre parue en 1951 justement, écrit :
Un exemplaire du « Traité du rebelle ou le recours aux forêts » est empruntable à la BMF de Limoges. Ailleurs et même sur internet il est introuvable.
« L’inexorable encerclement de l’homme a été préparé de longue date, par les théories qui visent à donner du monde une explication logique et sans faille, et qui progressent du même pas que les développements de la technique. On soumet d’abord l’adversaire à un investissement rationnel, puis à un investissement social, auquel succède, l’heure venue, son extermination. Nul destin n’est plus désespérant que d’être entraîné dans cette suite fatale, où le droit se change en arme. »
Avec ses recherches, il apparaît que Michel des Bois était seulement coupable d’avoir voulu vivre dans un lieu hors cadastre, c’est-à-dire d’avoir conservé un lieu i-nommable, une utopie au sens littéral. La cartographie d’une ligne de propriété serait-elle plus sacrée qu’une vie humaine ?
Florian Rochet




