
Dans le numéro précédent de la Trousse, j’avais commencé une présentation de Marinaleda, village andalou autogéré qui fait figure d’exemple. Je l’avais découvert lors de mes premières lectures du Lot en action, il y a bientôt dix ans. Et oui… et je me rappelle la joie que j’avais éprouvée de savoir que cette utopie était possible, que le politique pouvait vraiment être au service du peuple. Tout comme le chavisme au Venezuela a su, pour un temps, redonner le pouvoir au peuple. Le chavisme s’effrite mais Marinaleda est toujours là, et ce malgré la crise.
Le maire de Marinaleda, Juan Manuel Sanchez Gordillo, élu depuis 1979, rappelle souvent qu’il n’y a rien d’extraordinaire dans sa commune, que ce qu’ils ont obtenu peut l’être aussi pour d’autres villages andalous, ou espagnols, ou ailleurs dans le monde finalement. Certes, le modèle est transposable, mais rappelons toutefois qu’il est le fruit d’une longue lutte. Menée par des journaliers agricoles qui, à l’époque, n’avaient rien, vivaient dans des conditions lamentables, sans eau, sans électricité. Les terres alentour appartenaient à de riches propriétaires qui ne les exploitaient pas ou peu et ne se préoccupaient guère des conditions de vie de leurs ouvriers.
La terre appartient à celui la travaille. C’est sur ce principe que la lutte a commencé. Elle a duré plus de douze ans, faite de sacrifices (gréve de la faim), de courage (occupations de terres, de banques, de l’aéroport de Séville) et de constance… jusqu’à ce qu’enfin le gouvernement leur octroie 1250 hectares de terres. De ce combat est née une culture de solidarité, d’unité, de non-résignation. La lutte paye. Il faut être uni et constant pour mettre en pratique ses rêves. C’est l’enseignement que l’on peut tirer de l’expérience de Marinaleda.
Du moulin à l’usine moderne
La mise en pratique a commencé bien sûr par le travail de la terre. Une terre propice aux oliviers. Alors ils en ont planté, des centaines, au cours de grands chantiers collectifs. Ensuite, ils ont entrepris de construire un moulin pour produire de l’huile d’olive. Rappelons que ces gars étaient des peones, des ouvriers journaliers, pas des ingénieurs. Manolo Martin Fernandez, responsable du moulin se rappelle: « Je ne savais rien des moulins. Cela m’a demandé beaucoup de travail. Parce qu’ici, on apprend tous les jours. Les olives sont toujours différentes, Je dois me débrouiller avec l’ordinateur, parce que je suis pratiquement analphabète, je n’ai pas été à l’école ». Le moulin est maintenant une véritable usine qui peut produire près de 800 000 litres d’huile d’olive par an. Elle est vendue aux multinationales et aux supermarchés à bon prix car sa qualité est reconnue. Le moulin fonctionne sous forme de coopérative où tous gagnent le même salaire, soit 47 euros par jour, pour 35 euros en moyenne dans le reste de l’Andalousie. Les bénéfices sont investis dans les outils de travail et de nouveaux emplois.
« S’il y a trop de personnes nécessaires pour le travail, c’est la règle du partage qui compte »
Afin de proposer du travail aux ouvriers en dehors de la période de récolte des olives en hiver, le village a décidé de produire des légumes (fèves, artichauts et poivrons). Ce sont des légumes dont la cueillette est difficilement mécanisable et qui nécessitent beaucoup de main d’œuvre. C’est un choix volontaire pour créer de l’emploi. Ces légumes sont ensuite transformés à la conserverie, elle aussi gérée en coopérative. Ici pas de hiérarchie, tous sont au même niveau de décision. En début de saison, les ouvriers se rassemblent pour déterminer qui souhaite travailler et où : dans les champs ou à la conserverie. S’il y a trop de personnes nécessaires pour le travail, c’est la règle du partage qui compte. Par exemple, il faut vingt personnes mais quarante souhaitent travailler. On fera alors deux équipes de vingt qui travailleront une semaine sur deux. Pilar, ouvrière à la conserverie, se rappelle que pendant douze ans elle n’a jamais manqué de travail. Depuis la crise, c’est un peu plus difficile. Mais elle a de quoi nourrir sa famille. Contrairement à des habitants de villages voisins qui doivent faire les poubelles de supermarchés.
Résister à la crise
La crise, justement. Marinaleda en a aussi senti les effets. Inévitablement, la baisse des prix des produits agricoles a entraîné une baisse des revenus des coopératives et parallèlement les jeunes qui était partis pour travailler dans le bâtiment reviennent au village. Il faut maintenir l’emploi et en créer de nouveaux. À la mairie, lorsqu’il y a du travail, on réunit les demandeurs d’emploi et on tire au sort ceux qui viendront travailler pour la semaine. Le maire considère que Marinaleda a mieux résisté à la crise « parce que le moyen de production, la terre, est aux mains des travailleurs […] et les bénéfices servent à créer des emplois ». Et de fait, alors que le chômage est monté à 34% dans le reste de l’Andalousie, il est resté à 7% à Marinaleda. Et les impôts locaux restent les plus bas de la province : 176 euros par habitant contre 321 euros en moyenne en Andalousie.
La crise n’a pas non plus entraîné les expulsions d’habitants comme on en a tant vu dans le reste du pays. Et cela pour la même raison que la terre appartient à celui qui la travaille, le logement appartient à celui qui l’a construit. Depuis de nombreuses années maintenant, le village a mis en place un dispositif d’accès au logement pour tous très judicieux et bien sûr participatif. Le principe : la commune met à disposition le terrain, des architectes et des maçons pour les parties les plus techniques, la province octroie un prêt de 24000 euros pour l’achat des matériaux, et les futurs habitants fournissent la main d’œuvre qui correspond quasiment à la moitié du coût du chantier. Normalement, le prêt est remboursable sur vingt ans mais la municipalité a fait le forcing auprès de la province d’Andalousie pour que la durée de remboursement s’étale plutôt sur quatre-vingt-dix ans, soit quinze euros par mois. Ce sont donc les enfants ou petits-enfants des premiers résidents qui finiront de payer le prêt. Avec ce système, près de trois cent cinquante logements de quatre-vingt-dix mètres carrés ont été construits. Et la localité compte 2700 habitants. Les maisons sont construites en lotissements et les futurs habitants ne travaillent pas forcément sur la maison dans laquelle ils vivront. Cela favorise l’entraide.
En terme d’équipements, le village n’est pas en reste. Internet gratuit, stade, piscine, collège, école primaire. Le choix de la municipalité est de mobiliser toutes les subsides possibles pour financer la qualité de vie de ses habitants. Certaines critiques soulignent que le village ne vit que sur les subventions. Effectivement, celles-ce représentent 65% du budget. Mais au moins sont-elles utilisées à bon escient.
Le maire, c’est le village
Dernier aspect fort intéressant de cette expérience pratique de l’autogestion à l’échelle d’un village : la démocratie directe. Le conseil municipal est constitué de onze membres, dont deux d’opposition (PSOE-Parti socialiste (sic)). Le maire, Juan Manuel Sanchez Gordillo, réélu huit fois, et ses conseillers ne touchent aucune indemnité… et ne prennent pas de décisions seuls. Quarante à cinquante fois par an, les habitants se réunissent en assemblée générale pour décider ensemble des choix à faire pour le village : le budget, les impôts, la cantine, quels légumes cultiver à la coopérative, les questions locales, nationales et internationales. Par exemple, suite à une loi sur le non cumul des mandats, il fallait décider si le maire devait rester maire ou député de la province. Les habitants ont décidé qu’il devait rester à son poste dans le conseil municipal. Une autre fois, la région demande la suppression de deux postes à la cantine. Les habitants sont contre et décident de s’organiser pour aller manifester leur refus à Séville.
Constance dans la lutte, unité et solidarité.
Julie Devès






