
Cette semaine, l’hélicoptère de la gendarmerie a encore tourné au-dessus du bourg où nous vivons, mais, bonne nouvelle, l’octogénaire qui avait quitté son domicile à pied a été retrouvée. Évidemment ce n’est pas toujours le cas. Au marché les gens commentent : Justine, Fanny, Alice… Des prénoms que vous avez peut-être entendus depuis le début de l’année. « Ça fait beaucoup de disparition dernièrement, avant il n’y en avait pas autant. » C’est la rumeur, mais est-ce vrai ? Et d’ailleurs c’est quoi une disparition, est-ce toujours pareil ?
« En France, lorsqu’une personne majeure […] disparaît, une enquête peut être ouverte par la police ou la gendarmerie 1 . » Avant 2013, l’ouverture d’une enquête en cas de signalement d’une disparition était automatique, mais maintenant il faut que la disparition soit considérée comme inquiétante pour que la police ou la gendarmerie lance des recherches. Car un majeur a le droit de disparaître : « Une fois retrouvée, la personne est libre d’entrer en contact ou non avec ses proches 1 . »
« Tout signalement de disparition d’un mineur ou d’un majeur protégé (sous tutelle, curatelle…) est considéré comme inquiétant. Pour un adulte sans protection, la qualification se fera au cas par cas, selon les circonstances. […] État de santé, âge ou tendances suicidaires, les enquêteurs prennent en compte chaque détail pour déclarer ou pas la disparition inquiétante 2 . »
Quelques chiffres et le mythe de l’enlèvement
Les disparitions sont douloureuses, traumatisantes… Le sujet devient presque tabou autour des concernés. Les langues se délient lorsqu’un proche est soudainement confronté au même type de situation. Alors, est-ce vraiment fréquent ? Les chiffres précis sont difficiles à trouver. D’après le ministère de l’Intérieur, en 2015, « en France, plus de 40 000 personnes disparaissent chaque année. Plus de 30 000 sont retrouvées. Il reste donc environ 10 000 disparitions non élucidées classées inquiétantes 3 ». Si on compare ce chiffre au rapport de la fondation Droit d’Enfance publié en juillet 2023, on comprend que l’écrasante majorité de ces disparitions concernent des mineurs (43 202 cas en 2022), et que « 95 % de ces disparitions sont des fugues 4 ». Parmi les 5 % de disparitions restantes, on trouve notamment les enlèvements, mais, attention, environ la moitié sont des situations d’enlèvement intra-familiales. « On parle d’enlèvement parental lorsqu’un parent garde auprès de lui son ou ses enfant(s) mineur(s) alors qu’il(s) devai(en)t être sous la garde de l’autre parent 5 . » Nous avons contacté la gendarmerie qui ne tient pas de statistique sur les disparitions en Corrèze. Toutefois, nationalement, on constate que les disparitions ne sont pas en hausse et ne correspondent pas forcément à ce que l’on imagine. Ce mot regroupe une grande variété de situations très différentes les unes des autres : volontaire, ou pas, mineurs, majeurs, majeurs protégés… Chaque cas est particulier et l’enlèvement, qui semble avoir une place majeure dans l’imaginaire collectif, est en fait rare.
Disparaître, et après ?
« Le disparu est inscrit au fichier des personnes recherchées. Si une disparition est jugée inquiétante, son signalement sera communiqué au niveau national dans les deux heures. Toutes les gendarmeries et tous les commissariats de France sauront que cette personne est recherchée 2 . » En avril, le Sud-Corrèze a été bouleversé par la disparition inquiétante de Fanny. La presse a largement diffusé l’information. Une des témoins principales raconte : « En 24 heures, une dizaine de sites web nationaux parlaient de la disparition : LeFigaro, auféminin, FemmeActuelle… Nous avons été à la fois rassurés par l’ampleur des recherches, mais aussi dégoûtés par le côté « presse sensationnelle ». A contrario, lorsque son corps a été identifié six semaines plus tard, ainsi que les raisons du décès, le silence de la presse a été total. Les rumeurs, elles, allaient bon train et c’était du grand art : soi-disant de la drogue circulait sur le lieu, une secte était installée, Fanny avait un bébé qui avait disparu avec elle… j’étais abasourdie ! La vérité doit donc être dite selon moi : Fanny était dans un processus de recherche spirituelle extrême et dangereuse. Cette quête l’a amenée à se couper progressivement des relations sociales, à cesser de se nourrir et de boire. Dans un état d’extrême faiblesse et de déshydratation critique, elle est partie seule se cacher en forêt lorsqu’elle a compris que les pompiers allaient être appelés, mettant ainsi fin à son processus. Elle n’a survécue que 24 heures selon les résultats de l’enquête. Elle se sentait profondément incomprise et décalée de notre société. »
Failles individuelles ou sociétales ?
Au cours de nos recherches, nous l’avons bien compris, chaque disparition est unique et singulière, de par ses causes, le déroulé, les gens qu’elle impacte… Mais on ressent aussi qu’il y a quelque chose de systémique dans les départs volontaires. Un inconfort profond qui pousse à partir, parfois pour ne plus être là où l’on est et parfois pour ne plus être du tout. Solitude dans nos campagnes, solitude encore plus forte dans nos villes où l’anonymat est la norme. Uniformisation ambiante qui pousse toute aspérité dans la marge. Éclatement géographique des familles. Confinements. D’après le docteur Gabor Maté : « Ce n’est pas une conséquence automatique d’être au monde que d’être détachés. C’est le produit d’un certain mode de vie, […] où il devient trop douloureux de rester connecté et le détachement devient donc une défense. » « L’essence du capitalisme est de séparer l’esprit du corps. […] Les gens ne comptent que dans la mesure où ils produisent, consomment ou possèdent de la matière. Si vous ne produisez pas, ne consommez pas et ne possédez pas de matière, alors vous ne comptez pas dans cette société 6 . » Prenons soin les uns des autres, nourrissons les liens qui nous portent tous, choyons nos diversités.
« Disparition d’un adulte », Service-Public.fr (urlr.me/L1NVz). 1. « Une disparition inquiétante, qu’est-ce que c’est ? », entretien avec Jackie Dimus, 2. 20 minutes, 31 janvier 2013 (urlr.me/pL1Qr). « Disparitions inquiétantes », Ministère de l’Intérieur […], 24 septembre 2015 3. (urlr.me/kWJQf). 4. Valentin Bechu, « 43 000 disparitions d’enfants ont été signalées en 2022, pour fugue essentiellement », Ouest France (urlr.me/nYWxz). « Enlèvement parental – Non-représentation d’enfant », Service-Public.fr (urlr.me/ 5. LxrCG). Gabor Maté et Daniel Maté, The Myth of normal – Trauma, illness & healing in a 6. toxic culture, Vermilion, 2022.
Que vous soyez témoin d’une disparition, victime d’un cambriolage ou de violences conjugales, en Corrèze, l’association d’aide aux victimes ARAVIC 19 peut apporter une aide psychologique et juridique dans certains cas. Vous pouvez les contacter par téléphone, sur leur site Internet, ou les rencontrer dans leurs locaux à Brive et une fois par semaine à leur permanence au tribunal de Tulle 1 .
https://aravic-francevictimes19.fr/. 1.
9 – LA TROUSSE CORRÉZIENNE N° 48
DALÉ et CHAZOT





