
Vouloir défendre les derniers espaces sauvages, c’est non seulement respecter ce qu’ils incarnent en tant que tels, mais aussi repenser le vécu de l’espèce humaine et de son avenir. Les deux sont intimement liés. Et depuis notre apparition, il y a plusieurs dizaines de milliers d’années.
Le sauvage
Ne nous méprenons pas. Ce vocable est polysémique. De nos jours, dans la majorité des écrits et des conversations, ce terme revêt une connotation négative. Le « sauvage » c’est ce qui est loin, inconnu, qui fait peur, qu’il faut apprivoiser dans le meilleur des cas, détruire le plus souvent. Dans cet article, le mot sauvage est synonyme de nature, non pas dévoyé comme il l’est de nos jours, pour parler de tout et n’importe quoi. Ici, le « sauvage » c’est la nature profonde, tel que le terme américain « wilderness » l’exprime au mieux.
Quand nous vivions au cœur des espaces sauvages
Nous venons d’un monde dans lequel les espaces sauvages étaient en nous. Ils constituaient notre environnement immédiat, notre horizon, irriguaient nos pensées, emplissaient nos rêves, nous permettaient de vivre. Pas un monde idyllique, loin de là. Des paysages et des espaces en mutation permanente, rythmés par des périodes glaciaires nécessitant une adaptation constante des espèces humaines peuplant alors notre planète. Des contrées dans lesquelles les dangers n’étaient pas absents. Dangers venant d’animaux sauvages avec lesquels il fallait composer sur les territoires, d’aléas climatiques entraînant pénuries alimentaires, morts brutales… La solution, l’adaptation permanente, fut le déplacement, le nomadisme, cette recherche de climats plus cléments, d’espaces moins hostiles. En se déplaçant, on vit mieux car on recherche sans cesse de nouvelles ressources sans se fixer sur un lieu, et l’épuiser. En résumant, la vie d’une espèce qui se respecte et respecte son environnement.
La fracture du Néolithique, c’est celle de la sédentarisation, l’apparition de la propriété privée, la mise en culture d’immenses territoires. Et, accessoirement l’apparition de la violence et des guerres. En se fixant, la population va croître, les besoins de se déplacer s’amenuiser, la découverte des nouveaux horizons disparaître. Et le cercle vicieux de s’enclencher : les hommes ont tout à portée de main, plus besoin de bouger, de se déplacer, de se confronter à la nouveauté, à l’inconnu. Mais, utilité de défendre son territoire et ses biens face aux autres. Et en conquérir de nouveaux. Puis va se créer ce que j’appelle le mythe des hommes créant des espaces ouverts, régulant la nature… On déboise et on le justifie par la nécessité de créer des espaces ouverts! Escroquerie intellectuelle. On investit les dernières zones vierges de notre présence par la volonté d’étudier, de protéger. Toutes les raisons sont invoquées pour aller partout, non pour y passer, mais pour y demeurer grossièrement, en créant de fait un profond déséquilibre. Et(je propose d’enlever le « et ») Nous nous éloignons, nous perdons peu à peu notre nature profonde de nomades chasseurs-cueilleurs (collecteurs) pour celle de sédentaires.
Encore une fois, la nature s’auto-équilibre, les êtres humains y ont toute leur place, mais leur juste place. Depuis des siècles, et de façon encore plus prononcée depuis près de deux ans, nous sommes devenus des éléments parasites dans beaucoup d’espaces sauvages. Nous empoisonnons, détruisons, tuons. On sème la mort. En faisant cela, c’est également notre destin d’êtres humains que nous remettons en cause. Comme le dit Paul Watson, fondateur de Sea Shepherd Conservation Society, l’interdépendance entre espèces est une des lois fondamentales de l’écologie. Sans cela, pas de biodiversité, pas d’équilibre, pas de vie possible. Cette équation fragile, en évolution constante, est en péril. Et, c’est une seule espèce qui en porte l’entière responsabilité. Sans plus pouvoir minimiser son funeste impact. La fuite en avant technologique participe à ce désastre et, miser sur la modernité pour se sortir des pires catastrophes présentes et à venir est tout simplement un non-sens car déconnecté de notre identité humaine et des lois de la nature.
Nous nous enfermons dans un cul de sac de l’évolution, et sans prise de conscience rapide et radicale, c’est le mur qui nous attend, entraînant avec nous plusieurs de (le « de » est en trop) centaines de milliers d’espèces (et c’est déjà bien entamé).
Faut-il continuer de détruire au nom d’un progrès aveugle ?
Tant de fois répétée, servie à toutes les sauces (COP 21 comme avatar récent), l’urgence écologique est avant tout l’urgence d’un changement radical de nos modes vie. Mais pas à la marge. Si on veut survivre et permettre aux humains de vivre épanouis et heureux, l’heure n’est plus aux multiples accords internationaux ne changeant strictement rien. La prise de conscience individuelle et collective doit nous ramener à des valeurs humaines multimillénaires. Essentielles. Nous avons délégué la satisfaction de besoins vitaux à des infrastructures qui nous dégagent du temps pour perdre notre vie à la gagner. Changeons de paradigme, reprenons nous en mains, réapprenons les savoirs de base de l’être humain, dans la bienveillance et l’entraide. Allons dans les forêts pour nous nourrir, émerveillons-nous devant la beauté des choses qui nous entourent. Redécouvrons le monde auquel nous appartenons.
Loin d’être angélique ou naïf, cette direction à prendre doit aussi nous permettre d’enclencher une réflexion et de trouver des solutions à une problématique majeure : quid de la surpopulation mondiale? En effet, loin des discours autour de l’argument habituel : « de toute façon, on peut nourrir tout le monde, c’est simplement une question de répartition des richesses », l’occupation de l’espace est fondamentale. Veut-on tous vivre dans des mégalopoles sans âme et produire toujours plus ou alors occuper intelligemment et respectueusement nos espaces? Ce choix nécessite de les connaître et de ne pas les épuiser. Tout le contraire de ce qui se passe actuellement. Et pourra-t-on le faire à neuf ou dix milliards? Non, c’est impossible. Interrogeons-nous deux minutes sur le fait que notre espèce est la seule à ne pas s’auto-réguler. Est-ce le signe d’une supériorité? Plutôt celui d’une arrogance de primates sans poils…
Reprenons la piste
En effet, changeons nos modes de vie et ré-ensauvageons-nous. Il est frappant de constater à quelle vitesse n’importe quel groupe humain qui passe quelques jours dans la nature, sans objets inutiles (la plupart que nous possédons et que nous croyons indispensables), retrouve des réflexes primaires, primitifs. Pour se déplacer, s’abriter, se nourrir. Et en respectant l’environnement immédiat qui les entoure. Il n’est pas ici question d’aller tous vivre dans des bois ou des déserts, mais bien de réapprendre à connaître ces lieux magiques et équilibrants. Pour savoir d’où l’on vient, et envisager un futur collectif. C’est en respectant et défendant des espaces sauvages, en en laissant certains totalement vierges de présence humaine que nous pourrons relever le plus grand défi de l’humanité. Endiguer sa propre destruction qu’elle ne cesse d’engendrer au quotidien. Et démontrer que la masse cérébrale qui nous distingue de tant d’autres espèces n’est pas totalement inutile.
Encadré
« La destruction de la vie sauvage et la perte de la vigueur qui en a résulté ont ouvert la porte à toutes les autres plaies de la société. Il faudra plusieurs générations pour parvenir à éradiquer ces fléaux, mais s’il n’est pas facile de changer les habitudes, il est peut-être possible d’empêcher une catastrophe définitive. Nous pouvons protéger les derniers espaces vierges et commencer à restaurer ceux qui ont été abîmés. Si nous parvenons à modifier nos comportements à l’égard de la terre, tous les autres abus de pouvoir dans la société laisseront apparaitre qu’ils obéissent à un même schéma, qu’ils suivent un modèle commun, que nous pouvons alors réorienter. »
Rick Bass, Les derniers grizzlys
Dersou Ouzala




