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La Trousse Corrézienne

LTC 14 · 8 septembre 2017

Les cinq déterminants du modèle de propagande

Noam Chomsky et le modèle de propagande

Les cinq déterminants du modèle de propagande

Le modèle de propagande proposé par Noam Chomsky et Edward Herman se décompose en cinq déterminants essentiels, qui filtrent l’information. Par ordre d’importance, ils sont :

1 – La taille, l’actionnariat, la fortune du propriétaire et l’orientation lucrative des médias.

2 – Le poids de la publicité.

3 – Le poids des sources gouvernementales ou économiques et des « experts financés et adoubés » par ces sources primaires et agents de pouvoir.

4 – Les moyens de contre-feux permettant de discipliner les médias.

5 – L’« anticommunisme » comme « religion nationale et mécanisme de contrôle ». Dans les éditions les plus récentes, une note ajoute qu’il est « difficile de ne pas avoir remarqué que ce dernier filtre a évolué avec son temps : la lutte contre “l’Islam” et la “guerre contre le terrorisme” ayant remplacé le communisme ».

Structuration

Le modèle est présenté tout d’abord par ses structures, Chomsky montrant les liens entre l’industrie des médias et du divertissement et les grands groupes économiques et financiers du pays qui, par un effet de concentration capitalistique ont pris le contrôle de la majorité des organes de presse écrite et télévisée. L’ère des déclarations de principes – telle celle proclamée par le personnage Citizen Kane d’Orson Welles lors de la fondation de son journal proclamant l’indépendance des investigators – est bel et bien révolue compte tenu de ce poids réduisant à cinq acteurs, personnes morales correspondant aux oligopoles, ceux qui « font » les médias aux États Unis d’Amérique : General Electric (propriétaire de NBC), le groupe Time Warner / AOL, Rupert Murdoch, propriétaire de Fox News, l’empire Turner à l’origine de la chaîne mondiale CNN d’informations en continu et le conglomérat lié à Columbia Broadcasting System.

La collusion d’intérêts liés aux activités de l’industrie, de la publicité et d’une manière générale de la rentabilité demandée aux entreprises vient se surajouter à la mission déontologique reconnue des journalistes : apporter l’information sans parti-pris ; la situation obtenue est troublante.

Sans tomber dans le travers d’une théorie du complot, la thèse de Chomsky développée dans le livre « La fabrication du consentement » est que le journaliste, évoluant dans une des entreprises contrôlées par ces groupes, peut passer l’ensemble de sa carrière dans l’illusion d’une liberté d’expression, alors que les sources d’information, les canaux de distribution et les consignes amenées par les rédacteurs en chef au travers des politiques éditoriales construisent son environnement dans la perspective d’un consensus moral soucieux de ne pas égratigner la sphère politique, les lobbies et « l’opinion publique conçue de manière stéréotypée comme un électeur conservateur qu’il convient de conforter dans ses opinions. » [Source : Wikipédia]

Chomsky explique bien ceci

« George Orwell explique très bien cela dans l’introduction de La Ferme des animaux, qui décrit un monstre totalitaire. Il se demande pourquoi en Angleterre libre, des idées impopulaires peuvent être éradiquées sans recours à la force. Selon lui, la première raison est que les médias appartiennent à des hommes riches qui ont toutes les raisons de ne pas vouloir que certaines opinions s’expriment. La deuxième raison est l’endoctrinement. Vous avez reçu une bonne éducation, vous venez d’Oxford ou de Cambridge, vous avez assimilé la croyance qu’il y a des choses qu’il vaut mieux ne pas dire ni même penser. Par exemple, vous ne pouvez pas penser que les États-Unis et l’Angleterre sont responsables d’une quelconque agression. Cette hypothèse est inconcevable. Vous la formulez néanmoins quand cela vient de la Russie ou de Saddam Hussein. Mais quand nous nous livrons à une agression, il ne peut s’agir que d’une libération et ceux qui résistent sont alors les agresseurs. » [Noam Chomsky, Revue Médias, juin 2008]

« Nous avons un objectif : encourager les lecteurs à entreprendre une démarche qu’on pourrait qualifier “d’autodéfense intellectuelle” et suggérer des manières de procéder ; autrement dit, aider les gens à saper les efforts soutenus consacrés à “fabriquer le consentement” et à les transformer en objets passifs plutôt qu’en individus présidant à leur propre destinée. Notez bien que nous n’avons pas inventé les expressions “fabrication du consentement” et “ingénierie du consentement”. Nous les avons empruntées à des personnalités de premier plan issues de l’univers des médias, de l’industrie des relations publiques et de la recherche universitaire. Comme nous l’examinons dans ce livre et ailleurs, la reconnaissance de la “fabrication du consentement”, dans toute sa dimension, est devenue un thème plus central que jamais dans les sociétés les plus libres.

La capacité de coercition diminuant, il est naturel de chercher à contrôler l’opinion pour asseoir autorité et domination – principe fondamental de gouvernance, comme l’avait déjà souligné David Hume. Notre préoccupation est d’aider les gens à contrer les efforts de ceux qui entendent “régenter chaque parcelle de l’esprit public comme une armée régente les corps de ses soldats“, cette manœuvre permettant aux autodésignés « hommes responsables » de mener les affaires du monde, sans être gênés par le “troupeau désorienté” – le grand public – qui doit rester marginalisé et dispersé, orienté vers des problématiques d’ordre personnel, au sein d’une “démocratie” bien conduite. Une prémisse non formulée mais cruciale est que « homme responsable » acquiert ce statut en servant le véritable pouvoir, réalité qu’il découvrira bien vite si d’aventure il tente de suivre un chemin indépendant. » [Noam Chomsky, Public Anthropology, 2001]

« On avait parfaitement compris, longtemps avant George Orwell, qu’il fallait réprimer la mémoire. Et pas seulement la mémoire, mais aussi la conscience de ce qui se passe sous nos yeux, car, si la population comprend ce qu’on est en train de faire en son nom, il est probable qu’elle ne le permettra pas. » [Noam Chomsky, La doctrine des bonnes intentions]

« Des années de recherches consacrées aux médias nous ont convaincus que les médias sont utilisés pour mobiliser un vaste soutien aux intérêts particuliers qui dominent les sphères de l’État et le secteur privé. Leurs choix de mettre en avant un sujet ou d’en occulter d’autres s’expliquent souvent beaucoup mieux dans un tel cadre d’analyse, et dans certains cas avec la force de l’évidence.

Il n’aura échappé à personne que le postulat démocratique affirme que les médias sont indépendants, déterminés à découvrir la vérité et à la faire connaître ; et non qu’ils passent le plus clair de leur temps à donner l’image d’un monde tel que les puissants souhaitent que nous nous le représentions. Ceux qui dirigent les médias crient haut et fort que leurs choix éditoriaux sont fondés sur des critères impartiaux, professionnels et objectifs – ce que cautionnent les intellectuels. Mais s’il s’avère effectivement que les puissants sont en position d’imposer la trame des discours, de décider ce que le bon peuple a le droit de voir, d’entendre ou de penser, et de « gérer » l’opinion à coups de campagnes de propagande, l’idée communément acceptée du fonctionnement du système n’a alors plus grand-chose à voir avec la réalité. […]

Il est bien plus ardu de détecter la présence d’un système ou d’un “modèle de propagande” dans le cas de médias privés, en l’absence de censure “officielle”, et c’est encore plus vrai quand des médias, qui se font une active concurrence, attaquent ou dénoncent périodiquement les méfaits ou les abus du gouvernement et du monde du capital, en se positionnant agressivement comme défenseurs de la liberté d’expression ou en se faisant les porte-parole de l’intérêt général. Ce qui est loin d’être évident (et peu discuté dans les médias), c’est la nature “limitée” de telles critiques, autant que la criante inégalité qui régit l’accès aux ressources ; cela se répercute autant sur l’accès aux systèmes médiatiques privés que sur leurs comportements et leurs performances. » [Noam Chomsky, La fabrication du consentement]

« N’importe quel dictateur serait admiratif devant l’uniformité, la docilité et l’obéissance des médias [américains] » [Noam Chomsky, Turning the Tide, 1985]

“Dans une société bien huilée, on ne dit pas ce que l’on sait, on dit ce qui est utile au pouvoir.” [Noam Chomsky]

Alors que doit faire un honnête homme pour lutter contre cette fabrication du consentement ? La vision de Chomsky est très intéressante et courageuse : « Je suis citoyen des États-Unis et j’ai une part de responsabilité dans ce que fait mon pays. J’aimerais le voir agir selon des critères moraux respectables. Cela n’a pas grande valeur morale de critiquer les crimes de quelqu’un d’autre – même s’il est nécessaire de le faire, et de dire la vérité. Je n’ai aucune influence sur la politique du Soudan, mais j’en ai, jusqu’à un certain point, sur la politique des États-Unis. »

[Noam Chomsky, The Guardian, 2001]

Sa vision est donc : le premier point est d’abord de lutter contre la propagande de son propre gouvernement, chez soi, avant de dénoncer la propagande des autres – sachant qu’il y a de la propagande gouvernementale dans tous les pays.

Mais il y aura des conséquences

« Il existe deux ensembles de principes. Les principes de pouvoir et de privilège et les principes de vérité et de justice. Si vous courez après le pouvoir et les privilèges, ce sera toujours au détriment de la vérité et de la justice. » [Noam Chomsky]

« L’”homme responsable” acquiert ce statut en servant le véritable pouvoir, réalité qu’il découvrira bien vite si d’aventure il tente de suivre un chemin indépendant. » [Noam Chomsky]

« À maints égards, certes, la société américaine est ouverte et les valeurs libérales y sont honorées. Toutefois, comme les pauvres, les Noirs et les membres des autres minorités ethniques ne le savent que trop, le vernis libéral est très mince. Comme l’a écrit Mark Twain, “c’est par la bonté de Dieu que notre pays dispose de trois choses infiniment précieuses : la liberté de parole, la liberté de conscience et la prudence de ne pratiquer aucune des deux.” Ceux à qui cette prudence fait défaut pourraient bien en payer le prix. » [Noam Chomsky, Quel rôle pour l’État ?]

Donc si vous essayez de dénoncer la propagande du gouvernement et des médias mainstream, le système se tournera contre vous, vous perdrez vos privilèges, et on cherchera à vous discréditer – la moindre parole contredisant le credo officiel étant insupportable, à fortiori si elle n’émane pas de marginaux mais d’intellectuels sérieux argumentant sur des bases solides…

C’est exactement ce qui est arrivé à Chomsky qui, malgré le fait qu’il ait révolutionné la linguistique par ses travaux, a combattu toute sa vie la calomnie qui l’a accusé, lui, juif américain dénonçant les crimes des États-Unis et d’Israël, d’être un traître voire un antisémite…

Ainsi, dans le modèle de Chomsky, un honnête homme luttant contre la propagande finira immanquablement par être rejeté par le système et les médias quelle que soit la qualité de son travail – ce qui semble assez logique…

Il rejoint ainsi d’autres visions. Citons en conclusion les travaux d’Anne Morelli, exposés dans son remarquable petit ouvrage « Principes élémentaires de propagande de guerre », qui reprend la grille de lecture de Lord Ponsonby, un député travailliste anglais pacifiste, réalisés à la fin de la première guerre mondiale. Elle les décrit ainsi, et montre leur remarquable permanence dans le temps (lors de différents conflits) et dans l’espace (employé en même temps par les deux parties lors d’un même conflit), la propagande visant à faire croire :

1, que notre camp ne veut pas la guerre. Nous ne voulons pas la guerre ;

2, que l’adversaire en est responsable. Le camp adverse est le seul responsable de la guerre ;

3, qu’il est moralement condamnable. Le chef du camp adverse a le visage du diable (ou « l’affreux de service ») ;

4, que la guerre a de nobles buts. C’est une cause noble que nous défendons et non des intérêts particuliers ;

5, que l’ennemi commet des atrocités délibérées (pas nous). L’ennemi provoque sciemment des atrocités, et si nous commettons des bavures c’est involontairement ;

6, qu’il subit bien plus de pertes que nous. Nous subissons très peu de pertes, les pertes de l’ennemi sont énormes ;

7, que Dieu, le Droit, la Justice, sont avec nous. Notre cause a un caractère sacré ;

8, que le monde de l’art et de la culture approuve notre combat. Les artistes et intellectuels soutiennent notre cause ;

9, que l’ennemi utilise des armes illicites (pas nous). L’ennemi utilise des armes non autorisées ; 10, que ceux qui doutent des neuf premiers points sont soit des traîtres, soit des victimes des mensonges adverses (car l’ennemi, contrairement à nous qui informons, fait de la propagande). Ceux (et celles) qui mettent en doute notre version du conflit sont des traîtres.

On peut ainsi les simplifier : cacher les intérêts économiques, occulter l’histoire, diaboliser l’adversaire, inverser l’agresseur et la victime (se faire passer pour les défenseurs des victimes), monopoliser la parole pour empêcher le débat et éviter la confrontation.

Toute ressemblance avec une situation actuelle, passée ou même future ne serait hélas pas fortuite…

Du papier, des crayons, pas de pubards.

Le papier, c'est encore mieux.

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