
Nous voici « derrière la collégiale », en plein centre de Brive, assis sur les bancs qui bordent une allée pas bien longue, une cinquantaine de mètres, et entièrement aménagée il y a trois ans selon une esthétique de la matière plutôt réussie : bois pour les planches de l’allée, bordures en fer, muret en pierre, végétation abondante et petit parterre de fontaine en ardoise. C’est dans cette scénographie, ma foi, fort agréable, que se déroule ce deuxième volet sur la variété des vécus dans l’espace public.
L’hospitalité de la ville
Aaaah… Les bancs, les petits murets… Le bien-être qu’ils procurent aux habitants est si primordial qu’ils mériteraient leur petite médaille du civisme. Utilité d’autant plus manifeste, que nous sommes situés dans le cœur de l’agglomération. Ce qui veut dire qu’il y a du monde qui en profite : une multitude, évidemment, qui vient participer au sacro-saint dynamisme commercial briviste, priorité politique de la ville ; également, tous ceux qui sont amenés (sans pour autant le vouloir d’ailleurs) à passer par le milieu, croisement, d’une structure urbaine radiocentrique, c’est-à-dire développée en étoile ; et puis aussi, il y a ceux qui se rendent au centre de la ville, parce que justement, c’est le centre-ville, un lieu qui bénéficie d’une attraction symbolique. Bref, nous nous trouvons au sein du remue-ménage urbain, et en conséquence, les bancs connaissent une existence pleine de densité.
Voici des lycéennes, venues entre deux cours faire un tour à la parfumerie, pour ensuite, se poser quelques instants à bavarder. Et ces autres jeunes, sortis de l’école de musique, qui grignotent des gourmandises. Ou encore cette grand-mère, revenant du marché, qui fait une petite étape. De fait, les raisons de s’asseoir sont innombrables. Cependant, à toutes les considérer, il y en a qui sont récurrentes. En l’occurrence, celles du casse-croute, celles de l’attente (l’ouverture d’une boutique, le rendez-vous chez le docteur, le conjoint qui fait une course, le chien au toiletteur…), et celles du repos (« tu veux faire une pause papa, deux minutes ? »). Et c’est bien pour cela que le banc mérite sa place au panthéon du mobilier urbain. Car pour manger, pour attendre, pour se reposer, il faut du banc ! Il en va de l’hospitalité élémentaire de la ville.
Ces dames les « ronces »
En général, toutes ces occupations temporaires ne s’attardent pas trop. Elles sont furtives, ne s’installant qu’une minute ou deux, ou demeurent un petit quart d’heure, voire un peu plus. Elles ne cessent de changer, de se remplacer, et font de la sorte un lieu aux fréquentations multiples et hétérogènes. Aussi, certaines personnes se plaisent à user de l’espace public non seulement de façon quotidienne mais aussi dans la longue durée. C’est alors que, par une sorte de fatalité du temps et des coprésences, à force de se voir, de se reconnaître, « bonjour, bonjour », se forge un petit monde relationnel : le groupe de banc. N’est-ce pas merveilleux ? En l’occurrence il est ici question d’un groupe restreint, c’est d’ailleurs le seul, constitué peu à peu depuis deux ans, et composé d’un noyau dur de cinq grand-mères auxquelles viennent s’ajouter les connaissances de chacune. Ce groupe de rencontres, plus précisément cette concentration de ronces, se définit comme « une agence de relations amicales », mais aussi, comme « une agence de renseignements ». Il faut dire que, « on est des retraités, alors, vous savez, on a le temps de papoter ». Ainsi, au rythme de deux, trois ou quatre heures par jour, Fernande, Georgette, Rosa et les autres se retrouvent pour « parler de tout et de rien », pour « refaire le monde », un monde toutefois proche, local, puisque surtout, « on raconte nos histoires », « des sons de cloches ». « Tiens, voilà la Margot qui arrive… Ouhouuuuh, on est là ! ». Et ça y va, entre la routine du quotidien, les témoignages cocasses et les anecdotes croustillantes, « toutes ces histoires, ça débine hein ? ! ». Les discussions de ces dames, aux colorations et aux profondeurs infinies, bercées par les rires et la bonne humeur, sont de véritables moments de convivialité. Tel que le remarque l’une d’entre-elles : « Si vous avez le cafard, vous venez là, vous ne l’avez plus en repartant ».
Au spectacle de la ville
Deux modalités de vivre le lieu caractérisent ainsi la principale vitalité de cet espace public. L’une, le bref instant de la pause nécessaire, majoritaire et occasionnelle. L’autre, circonscrite à un groupe de femmes qui pratiquent intensément le banc et en font un petit salon de tous les jours. Ces deux réalités sont bien distinctes, néanmoins, elles partagent un même vécu, un acte commun, qui est celui de se poser, d’être là assis, retiré de l’affairement urbain, et surtout, de pouvoir contempler « le mouvement de la vie ».
Car, si l’aménagement de l’espace possède bien une tournure singulière, c’est d’avoir créé une petite passerelle, une sorte de « petit chemin », où les nombreux passants s’offrent pleinement aux regards des utilisateurs de banc. Et oui, « on est bien, on voit les gens passer, leurs manières de marcher, leurs habillements, des gens curieux », dira cette dame, pour ensuite préciser, « j’habite une petite commune qui fait cent vingt habitants, donc imaginez cette masse de personnes ». De fait, celui qui s’assoit le long de ce passage s’extirpe quelque peu de la vie pour en devenir le spectateur, plus ou moins détaché, plus ou moins attentif. Chacun peut alors, de ce lieu privilégié de l’observation, en tirer son propre bénéfice.
En ce qui concerne la « clique » de ces dames, les personnes qui défilent se proposent comme des occasions à de multiples commentaires, qui à leur tour, vont stimuler les bavardages. « On voit passer du monde, c’est rigolo, ça nous amuse », explique l’une des habituées, « il ne nous en faut pas trop ». Voici alors, en vrac, quelques commentaires de banc : « Houla ! t’as vu sa barbichette ? ! » ; « Oooh… Regardez les deux petits dans le landau » ; « Le gars, là, du vrai n’importe quoi » ; « Il y a du jambon sur pattes » ; « Ce petit vieux, il est un peu cinglé »… Quand je vous dis que le banc, c’est merveilleux.
Par contre, pour ce jeune homme, par exemple, qui affirme « j’aime bien la ville, je m’assois seul et je regarde », la scène publique fonctionnerait plutôt comme un moyen de se ressourcer. Et ils sont nombreux, les solitaires, posés là, à rêvasser, ou encore, à s’aérer l’esprit, voire à remettre de l’ordre dans leurs pensées, à l’instar de cette autre personne qui indique, « je m’assois, je réfléchis ». C’est un peu son temps qui s’arrête, ou tout du moins qui se calme. Des moments suspendus. Alors, face à la diversité des gens qui passent, ils usent du plein pour faire le vide, comme si à se perdre dans les autres, ils se retrouvaient.
Tout cela dit, il est temps d’envoyer une petite critique (tout de même !), car ces bancs publics, si agréables et si tranquilles, sont sous le regard oblique des caméras « honnêtes ». L’une à droite, l’autre à gauche. Espace libre mais sous surveillance. Attention à ce que vous y faites, et à qui vous êtes. Des bancs pour les passants honnêtes, et pour les autres… La vie a ses limites.
Francis Rigal




