
Sarah était née aveugle, elle n’avait jamais ouvert les yeux et avait pris l’habitude de se faire guider par les autres. Dans le monde de Sarah, cette situation était courante et peu de gens pouvaient observer la réalité, alors ils se la faisaient décrire par les autres…
Les aveugles formaient souvent des groupes ensemble, et avaient donc peu d’idées de la réalité car même quand un voyant la leur décrivait, ne l’ayant jamais vue, ni vécue, ils ne pouvaient prendre conscience de ce à quoi elle ressemblait… Les voyants avaient beau leur expliquer par tous les moyens possibles, sans image les non-voyants ne pouvaient rien imaginer…
Alors les voyants restaient ensemble et eux aussi formaient des groupes ; ils étaient tristes pour tous ces aveugles qui ne pouvaient voir ce qui se passait réellement. Les non-voyants pouvaient seulement vivre dans un monde imaginaire où chaque élément correspondait à des descriptions sans compréhension… Ils ne vivaient pas vraiment d’eux-mêmes, dépendaient beaucoup des autres mais ne s’en rendaient pas compte. Souvent quand les voyants essayaient de leur faire voir cette « réalité », cela les insupportait, ils n’en pouvaient plus d’entendre toujours la même chose… Mais les voyants y tenaient énormément, ils ne comprenaient vraiment pas comment il était possible de vivre comme les non-voyants.
Cette situation insoluble agaçait les deux camps, ce qui pouvait provoquer de la méchanceté gratuite, voire de la mauvaise ambiance ou encore des disputes. Alors les aveugles se moquaient des voyants et les critiquaient même avec virulence ; alors que ces derniers, au départ, ne voulaient que bien faire, même si pour cela, parfois, ils pouvaient être très violents…
Souvent, cette non-voyance était génétique comme pour Sarah, mais, aussi curieux que cela puisse paraître, elle pouvait se soigner assez simplement ! L’unique remède à cette « maladie » consistait à se rendre compte qu’elle était présente et décider de la guérir en ouvrant les yeux, tout bêtement !
Et c’est en ce jour pluvieux que Sarah se décida enfin à les ouvrir. Les premières images lui firent mal aux yeux. Elle crispa ses paupières un long moment avant de les rouvrir tout doucement. Et ce qu’elle finit par découvrir la terrifia ! Le monde qu’elle avait tant de fois imaginé n’avait rien à voir avec la réalité triste et surprenante qu’elle découvrait. À compter de ce jour elle n’eut qu’une idée en tête : se battre pour changer cette réalité horrifiante, ce monde presque mort. Mais pour cela elle avait besoin que tous ouvrent les yeux pour pouvoir agir ensemble. Elle se donna donc une autre mission : aider les gens à ouvrir les yeux.
Mais comme tous les voyants avant elle, elle savait qu’elle avait de grandes chances d’échouer car tous ces non-voyants n’ouvriront pas les yeux tant qu’ils ne l’auront pas décidé eux-mêmes…
Jeanne Dupuis





