
Le cri de la salade
On m’a dit : « J’ai entendu parler d’un nouveau truc à Brive, va voir, ça s’appelle Le Cri de la Salade, ce sont deux farfelus qui viennent de monter ça, c’est une sorte de galerie je crois et ça vaudrait p’tet le coup d’aller jeter un œil pour un prochain Salut à vous. » Un genre de truc ? À Brive ? Mais oui, bien sûr, j’y cours ! C’est avec ces maigres informations et ces beaucoup de mystère que je me lance à l’assaut des rues de Brive-la-Gaillarde. À la recherche de ce nouveau lieu culturel. Pour vous, en différé digital et pour ce numéro 7 des Salut à Vous : Le Cri de la Salade !
Dédales…
Brive-la-Gaillarde, ses rues folles de magasins, ses magasins fous de gens dedans, sa foire au gras, son marché, mythique, ses restos, branchés, son théâtre, sa patinoire… et ses petites associations. Mon GPS m’indique une rue au cœur du quartier piéton de Brive. Je gare donc ma voiture sur la petite ceinture et m’engouffre dans le dédale pavé du centre de « la Gaillarde », à pied. Après quelques tours, détours, renseignements hasardeux lancés avec évidence par les postières : « attendez, oui, c’est… par-là (geste artistiquement évident de la main), Gambetta et à droite. », ne connaissant absolument pas les rues de Brive, même pas « Gambetta », c’est avec une bonne dose de déduction hasardeuse que je trouve enfin, au niveau du café Bogota de la rue Gambetta, la rue de Lestang. La toute petite rue de Lestang. En avançant, sur la gauche, au n°14, une vitrine, un petit panneau et un lettrage en bois peint à la main m’indiquent que j’y suis : Le Cri de la Salade. À gauche de la porte, une plaque dorée rutilante : Francis Rigal, Anthropologie, Diplômé en Études Urbaines de l’Université de Lisbonne. Il me semble que c’est bien la première fois que je me trouve confrontée à un cabinet d’anthropologie. Qui plus est quand je m’attends à trouver une galerie d’art. J’en suis même certaine. Et ça m’intrigue. La première chose qui frappe en entrant, c’est la chaleur. Et dans le gris de ce mois de mars, c’est bon. Non pas la chaleur du chauffage mais celle des couleurs, des objets, de l’enthousiasme. Une pièce modeste, au centre deux tables de travail sur lesquelles quelques œuvres éparses, des pinceaux, des crayons, de la peinture, dans un coin un bureau, au pied, des vinyles, des bouquins, dans un autre coin une petite table, dessus des vases colorés, dedans des fleurs, plutôt sauvages et modestes les fleurs, contre un mur un vieux canapé de velours et suspendus aux murs blancs, des cadres, dedans, des œuvres. Un mélange de douceur, d’intimité, de délicatesse et de science-fiction : exposées actuellement, les illustrations de Jean-Marie Laferté inspirées des classiques de la science-fiction. Et puis eux. Ils sont deux. Pas très grands. Voire… pas très grands, comme la rue de Lestang… Francis Rigal et Leïla Chik. Lui, petite moustache et complet à carreaux, elle, grands yeux surlignés d’un trait noir et casquette rétro. Mais surtout deux regards malicieux, complices et des mots, beaucoup de mots. Il semblerait que je les cueille à la sortie de la pousse ; l’enseigne est toute fraiche : trois mois qu’ils ont ouvert, 10 jours que l’association est née, l’enseigne est de la veille.
Pelote d’Ariann
Joli. Mais qu’est-ce que Le Cri de la Salade au final ? Haha ! Au final ce sera beaucoup de choses, mais pour le moment et pour commencer Le Cri de la Salade c’est un atelier, une salle d’expo et surtout une multitude d’envies. Leïla et Francis ont beaucoup voyagé. Dix ans qu’ils sont pris par la drogue du voyage. Ils ont habité en Italie, en Allemagne, au Portugal, toujours dans de grandes villes, toujours étrangers, toujours en partance. Elle est illustratrice, lui anthropologue et statue vivante dans les rues des villes qu’ils traversent. Il y a quelques mois, par le truchement féerique de son arbre généalogique à lui, ils atterrissent à Brive-la-Gaillarde. En arrivant à Brive comment continuer à voyager tout en restant à domicile, immobiles ? Il fallait créer du mouvement là. L’idée de base pour cet ici sera de lier l’art et les sciences sociales en explorant leurs points de rencontre et d’engager l’espace public. Le Cri de la Salade sera leur nouvelle terre d’exploration. En prenant ce local, la première nécessité à laquelle il répondait était d’offrir à Leïla un atelier pour travailler et un lieu pour exposer ses œuvres. Puis les œuvres d’autres artistes. Et puis, bien sûr, un lieu pour que Francis puisse rencontrer des gens, réfléchir, penser, buller et écrire. Un lieu qui permette de faire venir à eux et de s’engager localement et à leur manière. Et pourquoi pas de propulser une synergie artistique ? De permettre à d’autres associations d’organiser de petits évènements ? Et pourquoi pas un espace où se retrouver et échanger autour de thèmes sociétaux tels que les réfugiés, l’écologie, la révolte, la résistance, ces sujets qui touchent au vivre ensemble ? Le désir était de créer un espace où sortir du « comme si de rien n’était » tant il leur est impossible de rester silencieux avec ces sentiments de tragédie humaine et écologique qui veillent. D’où Le Cri de la Salade : le cri artistique comme moyen de manifester, en opposition au silence qui enferme, avec en filigrane une furieuse envie d’animer la ville, d’avoir place dans l’espace public.
Prendre forme
La première étape est d’exposer des œuvres d’artistes rencontrés çà et là, et de proposer autour de chaque exposition, à raison d’une fois par mois, un événement venant compléter, interroger et/ou faire écho aux propos de l’artiste. Par exemple : si les œuvres de l’artiste se basent sur les romans de science-fiction (sic), proposer un atelier autour du roman graphique et/ou des discussions sur les utopies que proposent les ouvrages de science-fiction. Un peu plus tard ce pourrait être l’inverse : interroger des gens du quartier, de la ville, de passage, collecter leurs interrogations, réflexions puis demander à des artistes de produire une œuvre à partir de ces témoignages. Le volet sciences humaines verra la mise en route du cabinet d’anthropologie que Francis imagine à terme comme un « centre de recherche tout simplement révolutionnaire, rebelle et anarchique ! ». Sourire gourmand. Un lieu où des chercheurs viendraient travailler, réfléchir, échanger, lire, écrire. Mais pour le moment, il reçoit qui veut les mercredis après-midi pour un temps de discussion. En comparaison avec les grandes villes qu’ils ont habitées, les rencontres et les échanges sont faciles, les gens accessibles, le projet est plutôt accueilli avec une certaine disponibilité voire avec curiosité. Ils pressentent qu’ici, dans le milieu alternatif, on est peu et on se « serre les coudes ». Peut-être cet espace permettra-t-il de soutenir une synergie entre associations, de favoriser les échanges et de créer une dynamique artistique sur Brive. Il y aurait encore beaucoup à dire tant leur enthousiasme est grand, mais c’est en tout cas tout ce que l’on souhaite à la belle Gaillarde !
MC Bee






