« Nous nous promenons entre des ombres, ombres nous-mêmes pour les autres et pour nous. » Denis Diderot, Eléments de physiologie
À l’ombre !
Ils sont à l’ombre. Emprisonnés donc. Et, dans l’ombre de ces femmes et de ces hommes incarcérés, il y a souvent des parents, un conjoint, des enfants, des amis.
Soyons clairs : il ne s’agit pas d’ignorer les victimes et leurs proches, de faire des comparaisons malvenues. Le propos est ici de mettre en lumière une souffrance qu’on ne veut pas voir, pas comprendre, pas accepter.
Une souffrance qui est tue, cachée parce que vécue comme illégitime. Une sorte de maladie honteuse. On mesure rarement à quel point, les familles de détenus se retrouvent elles aussi en terre d’ombres.
Ombre propre et ombre portée
Bien qu’innocents, les proches subissent eux aussi la violence de l’incarcération, avec parfois autant, sinon plus, de difficultés que la personne incarcérée, elle-même. Un peu comme en dessin où l’ombre portée est d’une valeur plus dense que l’ombre propre et où ses dimensions sont aussi supérieures. Apprendre l’incarcération d’un intime c’est tomber dans un trou noir. Stupeur, impuissance, honte, rejet, peur. Les effets psychologiques sont considérables, les comportements bouleversés. Après le choc de l’annonce et la séparation physique, perdu dans le jargon juridique et les méandres des procédures, il faut concilier quotidien avec démarches administratives et visites au parloir, tout en faisant face aux frais supplémentaires. Et à ces ombres visibles, s’en ajoutent d’autres (proposition d’Helma, comme on dit « à cela s’ajoute… ») (« d’autres s’ajoutent » ou « il s’en ajoute d’autres »), plus insidieuses.
Marcher à l’ombre
En plus de la difficulté d’avoir à gérer sa propre réaction, il faut parallèlement gérer celle des autres. Faire face aux questions, aux doutes. Les siens. Ceux de l’entourage. Douloureux de répondre. Dangereux, parfois. Alors, on entre dans le monde du déni, du secret, du mensonge.
À côté du malaise et de la honte, une autre ombre s’est profilée, plus pernicieuse. Celle du mépris, de la médisance, du rejet agressif. Être parent, conjoint ou enfant de détenu(e), c’est être marqué au fer rouge. Au mieux incapable, au pire suspect, voire complice. Donc potentiellement dangereux !
Pour échapper aux regards lourds, aux jugements et menaces : se faire oublier, marcher à l’ombre. À l’école, au boulot, dans le quartier. Parfois, dans la famille même. Cependant, malgré ces précautions, la tâche sombre s’élargit. Contagion. Contamination. La maladie se propage. La mise en quarantaine s’impose ! Les relations deviennent conflictuelles. Le lien social se détériore. Bientôt, l’épidémie fait rage. L’opprobre est annoncée. Rupture familiale, amicale, démission, déménagement.
L’ombre de soi-même
L’ombre s’allonge encore. Elle empiète maintenant sur la santé. Fatigues physiques et psychologiques s’accumulent. Tout le monde n’y résiste pas. Certains deviennent l’ombre d’eux-mêmes, d’autres sombrent dans le Royaume des Ombres.
Sortir de l’ombre
Vite ! Sortons de ces zones noires et froides que sont l’ignorance, le silence, la honte et l’exclusion. Parmi les pistes pour s’éclairer et se réchauffer, signalons en particulier, les livrets destinés aux enfants, édités par l’Union nationale des Fédérations Régionales des Associations des Maisons d’Accueil des familles et proches de personnes incarcérées (UFRAMA). La Fédération des Associations Réflexion Action Prison Et Justice (FARAPEJ) regroupent également d’autres associations offrant soutien, information, et encourageant la réflexion citoyenne. Enfin, le Centre de Recherche pour l’Étude et l’Observation des Conditions de Vie (CREDOC) a étudié les conséquences d’incarcération sur la qualité de vie des familles de détenus (www.credoc.fr/pdf/4p/143.pdf). Lire aussi « L’autre peine », (www.credoc.fr/pdf/Rech/C147.pdf)
« Il faut à l’homme de la clarté. Quiconque s’enfonce dans le contraire du jour se sent le cœur serré. » Victor Hugo, Les Misérables
Cathy Serin




