J’ai bien dû raconter parfois la même histoire que tout le monde – ce qui ne la rend pas plus vraie : la monnaie est le prolongement d’une culture du troc. C’était avant de lire l’ouvrage de David Graeber, docteur en anthropologie et économiste américain, Dette 5 000 ans d’histoire 1. Dans cet Écophil et les deux autres à suivre nous nous arrêterons sur des passages de ce volumineux et précieux essai.
« L’histoire de la dette est nécessairement une histoire de la monnaie… Mais il s’agit d’une histoire de la monnaie très différente de celle qui nous est familière. » La monnaie n’y est pas principalement un moyen d’échange comme l’a affirmé Adam Smith en son temps et nombre d’économistes à sa suite. Autrement dit, elle n’est pas l’objet tiers du troc apparu avec le développement, la complexité et surtout la spécialisation des échanges de nos sociétés marchandes. La raison première est que l’explication des économistes à cet endroit est anachronique. Elle repose en effet sur deux affirmations. La première est énoncée de cette manière : il existait auparavant des sociétés sans monnaie. Oui, sans conteste. La deuxième affirmation n’est pas énoncée mais sous tendue : elles fonctionnaient comme nous fonctionnons. Là non, sans conteste. Ce biais du raisonnement renvoie le troc au rang d’explication putative de notre économie. Nombre d’ethnologues se sont penchés sur la question : le troc comme système n’a jamais existé. Pour autant ce récit est devenu le mythe fondateur de la discipline de la science économique à partir de 1776. Serions-nous depuis bercés d’illusion ?
En 1776, la volonté d’Adam Smith, héritier de la tradition de la philosophie libérale, est alors de combattre l’idée que la monnaie est une création de l’État. « Smith devait raisonner ainsi pour pouvoir soutenir que la science économique constitue un champ spécifique du savoir humain, doté de principes et de lois qui lui sont propres – autrement dit qu’elle est différente de l’éthique ou de la politique ». La prémisse du raisonnement philosophique de Smith est que l’homme, contrairement à l’animal, passe une grande partie de son temps à échanger des choses pour des autres. Dans la suite du raisonnement, la spécialisation des tâches va nécessiter la monnaie, conséquence de cette pulsion naturelle. C’est pour donner corps à cette dernière qu’est convoqué le bon sauvage. Le bon sauvage est aussi la caution historique d’un espace spécifique, « l’économie », où nous nous laissons simplement aller à une inclination bien naturelle à échanger et, dans une version plus moderne, à consommer. Nous ne sommes donc pas bercés d’illusion mais habités d’une « génétique », dirait-on aujourd’hui, à la consommation. Mais ne serait-ce pas là une idéologie ?
Une idéologie dont la force du mythe fondateur est fourbe et double. Premièrement, il convoque l’essence de nos êtres et ferme donc à cet endroit le débat scientifique, politique et éthique. Deuxièmement, s’il est constitué d’un récit qui ne repose sur aucun fait réel et sérieux, il est tellement simple et logique à comprendre qu’il s’est rependu partout comme LA vérité. Or « cela fait maintenant des siècles que les explorateurs essaient de découvrir le fabuleux pays du troc. Aucun n’y a réussi ». Cela ne signifie pas que le troc n’ait pas existé. Il a existé et existe encore comme modalité d’échange. Mais ce qu’affirme David Graeber avec d’autres, c’est qu’il n’a jamais été un système d’échange régissant le fonctionnement d’une communauté, d’un village ou d’un clan. Dans la littérature anthropologique, la plupart des situations de troc concernent des échanges entre étrangers, échanges ponctuels et sans relation suivie. La monnaie n’y trouve donc pas sa filiation. Cette dernière est plutôt à chercher du côté de la reconnaissance de dette, celle qui prend sa source aux origines, la dette primordiale, celle que nous contractons à la naissance par le fait même d’être en vie… Ce sera l’objet du prochain Écophil.
1- David Graeber, Dette, 5000 ans d’histoire, traduction Française, Babel, Collection livre de poche, 2016, 667 pages. Toutes les citations de cet article sont issues du chapitre 2 Le mythe du troc.
Philippe Van Assche





