Doit-on considérer les spasmes qui agitent notre petit univers hexagonal comme les signes d’une possible sortie de sa torpeur ? Certainement pas.
Nous voulons croire encore et toujours, en honnêtes hommes et femmes, ce que nous ressasse quotidiennement notre journal matinal : qu’il fait bon vivre et mourir chez nous, quelles que soient les vicissitudes de l’existence. Après tout, nous avons la liberté et la démocratie. Comme si c’était un aboutissement ou (?), pire, un dû. Ça c’est pour l’idéal républicain dont on se convainc qu’il est porteur de valeurs universelles. Quant aux choses du quotidien, on est, bon an, mal an, assuré pour son ordinaire. Voilà pour le cas général et chacun sait que le cas général, à l’instar des moyennes des statisticiens, n’est qu’un grossier trompe l’œil.
Pas facile de s’affranchir du conformisme et de choisir le camp de la critique sans tomber dans le cynisme caricatural de notre époque (qui a peu de points communs avec l’antique cynisme, chez les Grecs). Pas facile de manier l’ironie, non comme baïonnette, tel Jules Vallès en son temps (voir LTC n° 22 « Histoire de la presse satyrique »), mais comme manière rusée de démystifier les discours officiels, de détricoter les faits, de déceler la duperie dont l’auteur, à se laisser prendre à son propre jeu, est parfois la première victime.
L’ironiste louvoie. Il oscille entre le jeu et le sérieux. Il scrute, attend le bon moment, guette l’occasion. Il réussit d’autant mieux qu’il se tient là où personne ne l’attend. Autant dire que l’ironie ne saurait être confondue au « bon mot », à la formule humoristique des tribunes, pas plus qu’à la blague éculée du chansonnier. Le trait de l’ironie est fulgurant, unique, laconique. Sibyllin, quelquefois. Car l’ironie joue sur l’ambivalence pour mieux souligner les non-sens, l’absurdité, l’ineptie ou l’esprit philistin de qui est pris dans ses filets. « Être mécompris pour être mieux compris », disait Vladimir Jankélévitch 1. C’est bien le pari de l’intelligence que fait l’ironiste en épinglant les donneurs de leçons édifiants qui prétendent « faire de la pédagogie ». C’est aussi le pari de la lucidité quand il démasque les coquins et les hypocrites. C’est encore le pari de l’humilité quand il inquiète les bonnes consciences. Donneurs de leçons, coquins, hypocrites et bien pensants se prennent parfois tout seuls les pieds dans le tapis. Et l’habileté de l’ironiste consiste à demeurer, sans même prononcer un mot, tandis que ceux-là s’enferrent.
L’ironie se rapproche quelquefois de la profanation et la profanation n’est jamais très éloignée du blasphème. Et toucher au sacré, qu’il soit religieux ou laïque, se jouer des valeurs suprêmes, ça ne fait plus rire, ou ça fait rire jaune. Et l’on invoque alors le franchissement de la ligne qu’on dit rouge – chose étrange tant la formule ne se réfère à rien de connu –, l’excès condamnable, la provocation irresponsable. Voilà que se déchaînent les passions de ceux, les gens sérieux, réfléchis, qui jugent sur le champ et se disent du côté de la raison raisonnable. Rappelons-nous les caricatures de Mahomet.
De quoi nous sauve l’ironie ? Elle nous sauve des vérités empesées, des bons sentiments corrupteurs, des évidences racoleuses, des prophéties trompeuses, des définitions dogmatiques, des universels mystificateurs, de l’adoration fanatique. Point d’ironie sans humour et bonne humeur, et c’est ce qui anime celles et ceux qui font ce journal. Le trait d’esprit à la pointe du crayon est, plus encore chez le dessinateur que chez tout autre auteur, un trait de caractère à cultiver et à céder en héritage pour que se perpétue l’art modeste de retourner comme une crêpe l’absurdité vertueuse et pesante en (im)pertinence absurde et légère. Car l’impertinence doit toujours nous saisir dans toute sa pertinence.
Mais, plus que dans n’importe quel média, fût-il le plus célèbre des journaux dits satyriques, c’est dans la conversation de tous les jours, dans cette oralité banale, que l’éclair ironique jaillit avec d’autant plus d’inspiration et d’à propos qu’il est improvisé et éphémère.
De l’aigre-doux qui excite les papilles et l’esprit reste un peu de buée qui trouble le regard et le renouvelle.
1 – V. JANKÉLÉVITCH, « L’ironie », Flammarion 1964
Didier Bertholy




