Novembre, mois rarement chéri.
2014 – 2018 : cinq années au cours desquelles se sont multipliés les nouveaux témoignages, récits de poilus, documentaires, expositions. On a consacré un peu de cette mémoire à l’histoire le plus souvent inédite de millions de femmes qui tenaient l’existence civile, économique et sociale du pays entre leurs mains, au champ ou à l’usine.
Pour la dernière année consécutive de commémoration du centenaire de la « der des der », se réuniront au pied des monuments aux morts, le 11, anciens combattants d’Algérie – leurs ainés de 39-45 sont en voie d’extinction – et élus locaux. Anciens combattants et élus, les deux visages de cette mémoire républicaine : les témoins et les dépositaires. Mais le culte républicain ne saurait figurer cette communion laïque sans « fidèles », habitants-citoyens dont le nombre s’épuise au fil des années derrière les drapeaux. Dire à haute voix chacun des noms gravés dans le granit ou le marbre, c’est selon Antoine Prost dans « Les lieux de mémoires » 1, rappeler en cette circonstance que la république n’existe que dans son incarnation par les citoyens. Et cette citoyenneté, dans la morale républicaine, passe par l’éducation de la jeunesse. Alors, le 11 novembre, ici et là, des enfants, dressés pour la circonstance, à la fois impressionnés par la solennité et se retenant de pouffer, scanderont, après chaque citation de combattant tué, les 4 mots monosyllabiques consacrées qui se transmettent de génération en génération : « Mort pour la France ».
Le 11, le maire lira le message de la Secrétaire d’État aux anciens combattants qui égrènera les mots et formules de circonstance. Circonlocutions, euphémismes, métonymies, allégories. Des mots usés et rapetassés : lourdes pertes, tombés au champ d’honneur, sacrifice, combattants héroïques, fierté nationale, victoire, Nation reconnaissante. Des mots fatigués de n’être jamais écoutés, entendus : indispensable mémoire, paix, fraternité. Une geste républicaine devenue bien falote. Puis, dans les villages, le drapeau enroulé pour quelques mois, on se dirigera, avec un peu de diligence s’il pleut, vers la salle polyvalente pour le vin d’honneur qui retiendra trois fois plus longtemps les « fidèles » que la cérémonie elle-même.
On oubliera bien vite ceux dont la vie n’avait d’horizon que la tranchée ennemie, à un jet de pierre de la leur, en 1916 au Mort-Homme, la colline bien nommée, du côté de Verdun. Parmi eux, nombreux étaient ces hommes qui pensaient, chacun pour soi, alors qu’ils venaient de « se faire marmiter » longuement, à « celle qui doit aussi maudire ceux qui ont déchainé cette horrible chose qu’est la guerre ». Et quand l’aveuglement des fantassins sous la mitraille et les obus des « boches » cédait un peu de terrain à quelques instants de lucidité, le temps d’une accalmie, « chacun se [disait] que chez eux aussi, sans doute, ils (les « boches ») [enduraient] les mêmes souffrances [qu’eux-mêmes] en ces moments. » 2 Que n’ont-ils pas retourné leurs armes, ces millions de poilus, contre ces puissants qui les envoyaient aux confins froids et brumeux du pays comme chair à canon.
« Ces guerres, je le sais, les chefs d’État qui en sont les auteurs criminels n’osent en accepter la responsabilité ; chacun s’efforce sournoisement d’en rejeter la charge sur l’adversaire. Et les peuples, dociles, se résignent… ». Ces propos tirés de « Au-dessus de la mêlée », ensemble d’articles incisifs de Romain Rolland, ne sont pas sans rappeler cette servitude volontaire si lucidement questionnée par le tout jeune Étienne de la Boétie, voici 470 ans.
Ainsi la conscience supérieure qui dicte la résistance à la guerre et à toute violence ne serait-elle qu’individuelle, tout au mieux groupusculaire. En un mot : exceptionnelle. Conduirait-elle toujours, cette conscience, au pire au poteau d’exécution, au moins mal au bannissement, à la fuite perpétuelle, à l’exil éternel ? Il semble bien que la raison, qui nous distingue de l’animalité, soit impuissante à nous affranchir de nos inclinations belliqueuses, de cette bestialité immanente proprement humaine.
Il semble bien que tous ceux qui parlent au nom d’une nation, quelle qu’elle soit et quelle qu’en soit sa forme et son régime, au pire érigent la guerre comme principe à toute souveraineté (de qui ? de quoi ?), au mieux la considèrent comme un mal nécessaire.
Note 1 : Les lieux de mémoire (1), sous la direction de Pierre Nora, 1984
Note 2 : Mémoires et souvenirs des épisodes, passages vécus pendant cette grande guerre, Charles Auguste BORDINAT, 1919
Didier Bertholy




