
Moi les histoires de facteurs, ça ne me laisse jamais indifférent. Sûrement parce que mon grand-père était facteur. Facteur en campagne, facteur à vélo, c’est vous dire s’il en a bouffé du kilomètre. à son décès chacun de ses neuf petits-enfants a hérité d’une casquette ou d’un képi qu’il avait gardés précieusement au long de sa carrière. La mienne trône fièrement dans mon bureau, trophée d’une époque où le service public rendait service au public.
Alors forcément, cette histoire-là, elle m’a touché. D’abord bien sûr parce que c’est une histoire de factrice mais aussi parce que ce n’est pas n’importe quelle factrice mais ma factrice, celle qui doit parfois un peu rallonger sa tournée pour aller tout au bout de mon impasse de campagne juste parce que Damart a décidé de nous envoyer son dernier catalogue. Parfois j’ai honte…
Ma factrice c’est Sylvie Auconie, 59 ans, plus si loin que ça de la retraite mais toujours là au volant de sa camionnette jaune. Si je suis à la maison et que je vois son véhicule arriver, je m’empresse de sortir pour lui éviter d’avoir à descendre et pour la saluer. Elle est toujours aimable, comme tous les facteurs que j’ai eu à côtoyer d’ailleurs. Quelquefois on a le temps de glisser un mot de météo, mais la tournée est longue, elle ne doit pas traîner. Pourtant pendant un mois je n’ai plus vu Sylvie. Et ce n’est pas parce que Damart n’avait plus de catalogue à m’expédier ; plus personne n’a vu Sylvie sur sa tournée. Parce que Sylvie, c’est cette factrice qui a été mise à pied par la poste de Tulle pour avoir osé l’impensable : elle a déposé un colis chez une cliente en son absence en signant pour elle comme le lui avait autorisé cette cliente. Pour faire court ; elle a rendu service mais ce n’était pas la procédure alors elle a été punie. Retour en arrière.
C’est en septembre 2019 que l’affaire débute. Alors que la personne destinatrice du colis est plutôt satisfaite de cet arrangement qu’elle a avec sa factrice pour récupérer ce paquet même en son absence, curieusement c’est la fille de cette dernière qui dépose une réclamation à la poste. La direction locale mettra plusieurs semaines, presqu’un mois, à informer Sylvie de cette réclamation qui la concerne. Pourquoi un tel délai ? Parce qu’après tout ce temps, il n’est plus possible pour la cliente de retirer sa réclamation. C’est pourtant ce qu’elle essaiera de faire, par amitié pour Sylvie et parce qu’elle ne voit aucune raison de réclamer quoique ce soit. Mais c’est trop tard, la machine disciplinaire est lancée. Dans l’impossibilité d’avoir un dialogue constructif avec sa direction à Tulle, Sylvie est convoquée par deux fois à Limoges. La seconde convocation, le 12 novembre, servira à lui annoncer la sanction : un mois de mise à pied sans salaire !
Mais entre-temps son histoire a commencé à circuler et Stéphanie Chassing, une habitante de Saint-Mexant, a lancé une pétition de soutien qui finira par réunir près de 9000 signatures ! Une fois la sanction annoncée, c’est une cagnotte Leetchi qui sera lancée par cette même personne. Résultat : 67 contributeurs pour un total de 1500€, de quoi se substituer au mois de salaire retiré : ce que la direction a fait, en s’unissant, les citoyens et usagers ont pu le défaire, au moins d’un point de vue financier. Parce que pour Sylvie, la dégradation du service public de la Poste est toujours en marche « On nous demande de stopper notre tournée à une heure donnée même si on n’a pas fini de distribuer et de faire le reste le lendemain ! Mais si on fait ça la tournée du lendemain sera infaisable ! Alors souvent on finit quand même de distribuer. Regardez, à Saint-Germain depuis que la poste a été fermée et que c’est devenu une agence postale, vous ne pouvez récupérer les colis que le matin, mais les gens travaillent à cette heure-là… »
Quand elle est retournée au boulot après sa sanction, je lui ai demandé comment elle allait et si elle était d’accord pour m’accorder une interview pour la Trousse. Tout de suite, elle a dit oui : « Je voulais trouver un moyen de remercier les gens pour la cagnotte. J’ai demandé à la Montagne, qui avait un peu suivi l’affaire, si je pouvais faire ça dans un article. Mais les remerciements ça ne les intéressaient pas. Ils m’ont dit qu’ils me recontacteraient mais j’attends toujours. ». Je lui dis que la Trousse ce n’est pas la Montagne en terme de diffusion, mais peu importe. Elle veut tellement remercier tout le monde « Vous savez il y a des gens d’un peu partout en France qui m’ont appelé pour me soutenir. Des gens de la Poste, des anciens de France Télécom. Toute cette solidarité de gens que je ne connaissais pas, ça m’a fait chaud au cœur. On peut se faire entendre quand les choses sont injustes ! ».
Alors bien sûr je lui demande si elle pense que ce qui lui est arrivé est lié à la grève de la poste de Tulle cet été. Mais là, plus de réponse. Elle ne veut pas dire de mal, de personne et surtout pas de sa direction. Elle ne veut plus de problème… Le lendemain de l’interview en me donnant mon courrier elle me le répète encore : « Surtout je ne veux dire du mal de personne, je veux juste remercier les gens ! ». Je la sens traumatisée, et ça, aucune cagnotte Leetchi ne peut pas le réparer…
Michel Dupuis
Encart
Le management des 3%
Le management des 3%, c’est une pratique déviante d’entreprise qui vise à mettre en place des procédures généralisées pour régler un problème restreint qui ne concerne généralement pas plus de 3% des cas. L’exemple typique c’est une entreprise qui décide de mettre ses fournitures de bureau sous clé parce que quelques personnes se servent un peu trop au moment de la rentrée des classes. Pour éviter ces quelques vols, il faut alors demander la clé à un manager et patienter gentiment s’il n’est pas là. Tout le monde perd du temps et à la fin on se rend compte que les vols de fournitures sont de toute façon toujours là !
Et bien c’est ce mode de management qu’à choisi la poste de Tulle pour ne plus que se réitère « l’énorme faute » de Sylvie. Expérience vécue à l’automne avec le remplaçant de Sylvie :
Il sonne, m’annonce que j’ai un colis à signer mais qu’il est au nom de Marylène. Je lui dis que c’est ma femme et que je vais signer. Je le vois blêmir et bredouiller que ce n’est pas conforme à la règle sauf si elle a signé une procuration dûment enregistrée par leur service. Je connais ce qui est arrivé à Sylvie et pourquoi cela le fait stresser, mais je veux voir jusqu’où peut aller cette histoire. Alors que je pourrais aller chercher Marylène qui n’est pas très loin dans la maison, je lui dis donc que je ne sais pas si elle m’a fait une procuration mais que c’est possible. Il sort son smartphone fouille dans son appli pro et au bout d’une minute m’annonce que non, il n’y a pas de procuration enregistrée. Je lui dis que je vais voir si Marylène est là et part mollement à sa recherche. Elle arrive et signe. Le tout aura bien duré 5 minutes mais nous avons respecté la procédure à la lettre. Une procédure totalement contre-productive… c’est ça le management des 3 % !
Michel Dupuis




