
En ce dépressif mois de janvier, à la Trousse, quelques jours avant le bouclage, faut boucher les trous. Donc, mon copain Henri et moi, on va boire un coup au Rich’ afin de concocter un interview pour deux zozos du Battement d’ailes (BDL) : Violaine et Philou. Le but étant d’éclairer ce dossier sur les applications concrètes et locales de l’autogestion, afin d’en saisir un peu plus de substance.
Comment, personnellement, en êtes-vous venus à l’autogestion ?
Vio : J’ai toujours voulu faire des choses avec les gens mais je n’aime ni recevoir ni donner d’ordre. Lors de mon compagnonnage du réseau REPAS, une entreprise a raconté son histoire, et ça a fait écho avec des histoires que mes parents me racontaient sur des communautés de travail et/ou de vie. C’est à ce moment-là que le mot autogestion à été posé.
Phil : Je ne viens pas du tout d’un milieu alternatif. J’ai travaillé dans une structure, avec un directeur, un sous-directeur et des salariés qui exécutent des missions. J’arrive à un moment critique où le Conseil d’Administration (CA) licencie le directeur et où les salariés se retrouvent sur le même pied d’égalité. On a commencé à s’organiser collectivement, on a discuté, on a fait des concessions. C’est en le vivant que je me suis dit « putain mais c’est bien en fait » !
Ça ne vous fait pas peur de passer pour des anarchistes ?!
Phil : Je crois que c’est fini, oOn passe pour des écolos, des « bouffeurs de graines ». À partir du moment où tu construis, qu’on voit que c’est organisé, que les espaces sont propres, les gens arrêtent de t’appeler anarchiste. L’autogestion correspond à l’objectif anarchiste de se libérer de la hiérarchie. C’est le mode organisationnel de l’anarchie.
Vio : Si tu mets anarchie et autogestion côte à côte, les gens ne comprennent pas. Dans leurs têtes l’autogestion ce serait « on arrive et on fait ce qu’on veut » mais ce n’est pas vrai. Notre fonctionnement autogestionnaire au BDL, ce sont des règles, des codes et des outils, c’est hyper structuré.
Concrètement, dans votre expérience au BDL, est-ce que l’autogestion c’est facile à vivre au quotidien ?
Vio : Ça dépend de ce à quoi tu le compares. C’est plus facile pour moi de venir ici que d’aller bosser à la vigne, parce que j’y trouve mon compte, même si c’est plus dur sur certains points, mais c’est plus difficile de venir là que d’être en vacances.
Phil : Au quotidien tu as forcément moins de pression qu’avec un chef derrière ton dos, où tu sens que les gens se toisent pour se situer par rapport à ces critères de rentabilité, productivité. Il n’y a pas moins de boulot mais l’ambiance est bonne. Après elle pourrait être mauvaise pour des raisons personnelles, l’autogestion ne l’empêcherait pas.
Quand tu travailles en autogestion, est-ce que ça implique une intimité différente avec les personnes avec qui tu travailles ? Est-on au-delà du simple collègue ?
Vio : Pour moi c’est sûr, ce qui fait que tu te réveilles et que tu te mets un peu en danger c’est quand tu dois te confronter à d’autres. Il faut oser dire qui on est, sortir de soi-même, et plus tu travailles avec des gens proches, plus ça t’oblige à faire ça.
Phil : L’autogestion amène un devoir de s’exprimer. Il y a quelque chose de plus organique que dans la hiérarchie. C’est cette horizontalité qui fait que tout le monde est décisionnaire et exécutant : on va être amené à exprimer plusieurs dimensions de nous même.
Toujours sur la question des personnalités, des caractères, des tempéraments : y-a-t-il de la place pour tout le monde dans un fonctionnement autogestionnaire ?
Phil : Lorsque j’ai testé l’autogestion pour la première fois, il y avait une personne qui n’y arrivait pas, qui se faisait déborder par son boulot, parce qu’avant elle arrivait à trouver des appuis dans la hiérarchie, et ça fonctionnait bien pour elle comme ça. L’autogestion ne peut pas être subie.
Vio : Je pense qu’il y a des gens qui n’ont pas envie qu’on les emmerde avec des questions de responsabilité. Dans certains contextes où il y a pas mal de grandes gueules ce doit être difficile pour les timides.
Et justement en l’absence de hiérarchie comment gère-t-on les désaccords ?
Vio : Au BDL la structuration est là pour qu’il y ait différents espaces de discussions, pour renvoyer la question, dans une temporalité différente, ou avec d’autres gens. On fait parfois appel à nos pairs, dans d’autres associations, et parfois on accepte d’être déçus.
Pourriez-vous me parler de moments qui ont beaucoup compté pour vous et le BDL en termes de structuration du travail, y a-t-il eu des échecs, ou même des crises qui ont amené une remise en question ?
Phil : Quand l’organigramme a trouvé à peu près sa forme. Les activité sont liées à des commissions qui ont leur propre fonctionnement, leur propre budget, en autonomie. La confiance et le partage du pouvoir se sont instaurés.
L’autogestion a-t-elle un impact sur la productivité lorsqu’on prend des temps collectifs de réunion ?
Phil : Sans être la panacée, l’autogestion c’est un moyen pour que la démocratie puisse passer les portes de l’entreprise. La possibilité pour chacun d’exprimer sa voix et ses contradictions dans un espace où on l’écoute. Il faudrait vraiment faire une étude précise, mais si c’est de l’ordre de 5 % ce serait « peanuts » par rapport au gain d’émancipation et de considération des individus, mais surtout de considération d’un individu dans un collectif, pas l’individu seul.
Vio : Pour moi c’est le sujet tabou de l’autogestion, le contrôle et l’efficacité au travail. On voit bien que quand on fait nos budgets ensemble, ceux qui sont responsables d’une activité qui ne ramène pas d’argent, mais qui est essentielle, souvent c’est plus difficile à vivre que quand ton activité rapporte au pot commun. C’est bien un rapport à la productivité qui se joue là.
Phil : C’est vrai que ces questions de productivité sont mises en débat. À l’heure actuelle c’est plus valorisant financièrement de faire du conseil que de faire pousser des légumes.
Vio : Tous les chantiers qu’on fait pour l’entretien et la beauté du site, ce n’est pas productif. L’accueil, la convivialité, répondre à des questions non plus et pourtant tu fabriques bien quelque chose, pour la société.
Phil : Le BDL a des activités commerciales amenant une autonomie financière. Cela permet de faire des choses qui prennent plus de temps et pour lesquelles on ne gagne pas d’argent. L’autogestion, c’est rediscuter, faire culture commune, sur l’aspect politique, l’aspect accueil, beau, poétique, et ces aspects-là ne sont pas monnayables.
Tu disais tout à l’heure que c’est à chacun de gérer sont budget, est-ce que ça fait partie des marqueurs concrets de l’autogestion ? Que chacun soit en capacité d’avoir une vision globale sur ce qu’il fait ?
Vio : Pour moi l’autogestion, ce n’est pas que le partage du temps de direction. On est un centre agroécologique où l’on travaille sur les cycles, on gère le caca humain, de poule et de cheval, les déchets de la cuisine. On partage aussi les activités moins funky.
Donc, chaque activité est conduite pas sa commission, et je sais que ça n’a pas toujours été le cas, comment c’est venu ? Et pourquoi ?
Vio : La structuration en organigramme vers 2012 a été liée à l’ouverture du bâtiment et à la responsabilité que cela a impliqué. Les commissions se sont façonnées avec le temps et l’expérience, dans l’idée de réduire les réunions et de répartir les tâches, à la recherche du point d’équilibre.
Phil : Il y a le boulot inhérent à chaque commission, organisé selon l’activité, mais il y a aussi des temps où l’on se réunit tous. Une demi-journée de réunion d’équipe par quinzaine, une journée de coordination chaque mois pour vérifier le respect des échéances, ça c’est l’aspect technique. Et puis il y a l’aspect politique : les CA, qui se réunissent environ deux ou trois fois par an. À la fin de l’année, un séminaire de 3 jours ou plus pour repasser ensemble ce qu’on a fait pendant l’année, et définir les projections pour l’année d’après, voir plus tard. Des temps de régulation, et de suivi d’équipe, qui permettent de traiter des problèmes que rencontrent les personnes.
Le suivi d’équipe ici, c’est avec quelqu’un qui bosse avec toi, dans la commission et une autre personne extérieure à la commission, ça tourne. C’est pour aider chacun à formuler les difficultés, les objectifs éventuels qu’il voudrait se fixer, les solutions qu’il pourrait trouver, les questions d’organisation du temps de travail. Ici l’autogestion, c’est de savoir ce dont on a besoin, puis ce dont a besoin le BDL, pour que le projet avance. Ce qu’on demande c’est d’exprimer ses différentes facettes, d’être en capacité d’analyser ça, des positionnements et des désirs différents.
Est-ce qu’on n’est pas parfois plus dur avec soi-même que ne le serait la hiérarchie ?
Phil : S’il y a un énorme risque en autogestion, c’est bien celui-là. Le risque c’est l’auto-exploitation et l’auto-aliénation.
Vio : Il y a un sujet dont on débat souvent, c’est l’injonction à l’autogestion : pour venir travailler au BDL, c’est évident qu’il faut se plier à ça.
Phil : Et l’autogestion ne règle pas tout. Elle ne règle pas les inégalités sociales, les problèmes de patrimoine, culturels, sociaux et économiques. Mais l’autogestion peut avoir un effet régulateur sur la personnalité, une grande gueule va forcément être remise à sa place à un moment donné.
À quelles réflexions sur la pratique mènent dix ans d’autogestion au Battement d’ailes ?
A la fin de l’interview de Vio et Phil au battement d’ailes, sont venus sur la table des réflexions, idées, remises en question propres, je pense, à la pratique autogestionnaire vécue depuis quelques années déjà sur la colline… qui selon moi, valent un petit encadré, que voici !
Vio : On parle aussi beaucoup de l’injonction à l’autogestion, du fait que , pour intégrer l’équipe et notre fonctionnement, il est nécessaire d’avoir certains prérequis, qui dénotent avec ce qu’on attend de toi lorsque tu intègres un emploi plus conventionnel. Pour autant, on est conscients que le battement d’ailes émerveille tout un tas de personnes qui n’ont pas forcément envie de s’inscrire dans un fonctionnement collectif, où on s’attèle à prendre en charge nos déchets par exemple… En ce moment, on discute du fait d’employer une femme de ménage : je suis plutôt contre, je pense que je me sentirais coupable de la voir nettoyer notre dawa, par contre, l’argument qu’elle serait certainement contente d’avoir quelques heures chez nous, et que c’est aussi un moyen de rencontrer, de parler de ce qu’on fait en dehors de notre environnement habituel, ça peut me faire entendre des choses…
Phil : Selon moi, le principal risque de l’autogestion n’est pas qu’on devienne tous glandus mais plutôt l’auto-exploitation et l’auto-aliénation. Alors on est là les uns pour les autres, en tant que collègue ou ami bienveillant, mais c’est pas toujours évident d’être lucide, attentionné, observateur, de trouver le bon moment, et puis proposer à la personne de partir en vacances alors qu’elle a sa charge de travail, qui engage d’autres personnes… c’est pas toujours bienvenu et ça fout le bordel ! Après, je ne défend pas à tout crin une autogestion pure, ça se construit en fonction des gens. Au Battement d’aile on a réussi à faire une égalité salariale, mais on voudrait aller plus loin, on voudrait une équité salariale, et là on rentre sur un terrain glissant, on voudrait que le salaire ne soit plus en fonction de la productivité, des diplômes ou de la compétence, ou pas que, mais que ce soit aussi lié aux besoins de chacun, et à plein d’autres critères, comme la vie de famille par exemple : on arrive à des critères qui atteignent la limite entre la vie privée et le collectif…







