
Après avoir joué précédemment avec les notions de méritocratie ou bien d’écologie, si on s’attardait aujourd’hui sur un des piliers de notre république : la justice et sur son corollaire autoproclamé, tiers central de notre devise nationale : l’égalité.
Vous êtes à table, le gâteau arrive et vous êtes de service pour le couper puis le distribuer à toute la famille quand soudain le petit dernier vous interpelle avec véhémence : « Mon grand frère il a une part plus grosse que moi, c’est pas juste ! ». Voilà qu’entre la poire et le fromage, le débat s’invite au beau milieu du repas dominical : est-ce que la justice est nécessairement synonyme d’égalité ? Le grand enchaîne : « À mon âge j’ai des besoins bien plus importants que toi, je suis en pleine croissance ! ». L’argument l’arrange bien, lui qui pourtant quelques jours plus tôt nous déclarait : « tu te rends compte, en sport, une fille qui lance le disque à la même distance que moi aura quatre points de plus sur sa note au bac… c’est pas juste ! ». Le slogan féministe « à compétences égales, salaire égale » semblait pourtant une revendication juste. On s’y perdrait…
Et une connaissance de tempêter l’autre jour sur les réseaux sociaux : « Moi je veux bien qu’on donne l’argent de mes cotisations aux chômeurs mais dans ce cas il serait normal qu’on me le donne aussi à hauteur de ce que je cotise, même si je travaille ». Voila qui semblerait tout à fait juste : que chaque euro versé en cotisation sociale ou en impôt revienne au payeur sous diverses formes mais en montant strictement égal à ce qui a été versé. On pourrait même simplifier le système en supprimant l’ensemble car il semble inutilement complexe de verser un euro d’impôt pour ensuite récupérer strictement un euro de prestation sociale, soin hospitalier ou autre. À moins que ce ne soit la prestation financée par l’impôt qui ne doive être répartie de façon strictement égale entre les citoyens quelque-soit la hauteur de leur contribution, du genre une hospitalisation par an obligatoire pour tous (et pas plus !), le même nombre d’années d’étude pour chacun, un nombre de kilomètres égalitairement réparti entre la population à parcourir tous les mois sur les routes de France pour que personne n’use l’asphalte plus qu’un autre, etc ?
La France a un modèle social dit « par répartition » qui, parait-il, fait notre fierté et force l’admiration de nos voisins. Un système pensé pour être juste, qui tente de redistribuer à chacun selon ses besoins et selon ses capacités. Une justice qui est juste non parce qu’elle définit l’égalité comme la répartition égale des biens et services entre tous mais comme le fait qu’à situation égale le traitement associé est lui aussi le même. Si je dois avoir un casier judiciaire vierge pour travailler dans la fonction publique, alors c’est vrai que je sois professeur ou ministre. Si en tant que citoyen de l’Union Européenne je peux circuler librement au sein des pays de cette Union, alors c’est vrai que je sois Allemand ou Roumain. Si je dois obligatoirement me rendre à une convocation du juge suite à une mise en examen, alors c’est vrai que je sois lampiste ou chef de parti. Et si ce n’est pas ce qui se passe, alors – comme mon fils – vous pourrez vous exclamer : « C’est pas juste ! »
Michel Dupuis





