
L’artiste se prépare, prêt à agir, il apprête son matériel et vérifie que tout soit pourvu. L’inventaire est précis, net et sans défaut. Sa table d’ouvrage est propre et vide. Rien ne rappelle ce qui lui précède. Virginité de marbre. Même ses visions d’un monde meilleur pour sa réalisation n’existent plus. Entre ce qu’il veut et ce qui sera, la réalité est. Son atelier est aussi impeccable que son esprit est confus. Son humeur exécrable refoule toute aide possible. Pour lui, c’est normal, le chaos précède toujours l’ordre. Il l’a compris en s’égarant. Alors la tenue minutieuse de la matière le rassure et il se discipline à cette préparation pointilleuse de son espace de travail. Il ne sait rien de ce qui naîtra de ses mains. La vision s’ajuste au fil du cheminement créatif. Rien n’est dans sa tête, tout est en esquisse, ses mains frétillent comme le poisson à l’hameçon. Aucune direction, juste des soubresauts d’impatience.
Ses mains, il les connaît bien. Une fois lancées, elles n’en font qu’à leur tête, comme si elles
22 – LA TROUSSE CORRÉZIENNE N° 47
flairaient la faille à suivre. Elles prennent, cassent, elles brisent en morceaux, elles trient, polissent. Et puis un fragment convient, comme la pièce d’un puzzle, unique aux contours précis. La moindre aspérité est étudiée, touchée. La texture de l’éclat en dit long sur la qualité qu’il donnera en tant que tesselle. Sa teinte sera exacte dans les subtilités des nuances. Tout viendra se recomposer avec exactitude. Du fouillis et de l’amoncellement de ce bazar naîtra un dessin élaboré. La tâche sera longue et éprouvante au-delà du senti. Il sue son dégoût de vouloir bien faire. Mais pour l’instant, son agitation émotionnelle est à son comble. L’atelier l’étouffe. Il sent l’appel de l’air qui le pousse à sortir. Mains dans les poches, il part nu-pieds en forêt. Il se laisse faire. L’inspiration se respire, se marche. Tout est à portée de pas. Le bas de son corps capte la rugosité ou le velouté du sol. Les lignes et courbes du paysage l’inspirent. Les écorces lui parlent de la rudesse de son cœur. L’harmonie
Une vaste prairie illuminée, le vert domine mais les pissenlits, marguerites, trèfles incarnat… en font un beau panel coloré. Au fond de ce pré, quelques monts recouverts de bosquets qui signalent clairement une démarcation ; à partir de là, le ciel est noir, mais noir ! En effet ils doivent prendre une grosse drache 1 . Et me voilà à admirer les arbres, la pluie. Le sujet s’impose. Je pourrais parler de la beauté de la forêt, de tous les arbres qui ont capté mon attention ces derniers temps. Mon regard balaye, ben oui tiens, les cerisiers ont fleuri et se couvrent de petites boules vertes, on va bientôt se mettre à guetter. Le tilleul majestueux a déployé son ombre. Les noyers, patients, prennent leur temps pour se parer de leur feuillage. Oh là là, mais je dois m’arrêter ! Je ne pourrais jamais parler de tous, car, si je ne m’abuse, ils ont des vertus…
Me voilà plongée dans les livres. Ah… ils en ont même plus que ce que ma mémoire avait retenu ! Je dois choisir quoi vous dire. Les noix, aliment de grande valeur, sont selon sainte Hildegarde source de gaieté. Saviez-vous, nous dit le Dr Valnet, que se frotter avec les feuilles du noyer éviterait de se faire piquer par les insectes ? Que leur présence dans la litière de nos bêtes éloignerait les puces ? Pendues dans les maisons, les mouches ? Promis, on essaie cet été !
Les cerisiers sont à féliciter, tant leur floraison est aléatoire. Elle est courte et se fait à une période où le gel et la pluie peuvent sévir. La pollinisation et la fertilisation dépendent des abeilles et de la présence d’autres arbres compatibles à proximité. Faute d’insectes, cela se fait par la main de l’homme à certains endroits de la planète… C’est triste. Mais si les oiseaux mangent toutes les cerises, on pourra se consoler avec les queues, dont les infusions soignent les inflammations du système urinaire et assurent une silhouette d’enfer. J’utilise quant à moi les feuilles dans les lacto-fermentations de concombres et cornichons, les tanins aident à maintenir le croquant.
Et le tilleul. L’arbre aux feuilles en forme de cœur, vous imaginez comme il me plaît. Outre ses vertus sédatives, diurétiques et antispasmodiques, saviez-vous que ses feuilles, séchées et broyées, mélangées à de l’orge ou du sarrasin, avaient constitué la « farine verte » dans certaines campagnes pendant l’Occupation ? Ou cette légende qui nous dit qu’un tilleul planté dans son jardin permet de saines relations avec les voisins ?
1. Toutes mes excuses à ceux qui ont subi des dégâts à la suite des dernières grosses pluies. Sources : – C. de Rosamel et C. Lorgnier du Mesnil, Les arbres fruitiers, De Vecchi, 2012 ; – Dr Jean-Claude Houdret, Bien se soigner par les plantes, Solar, 2004 ; – Dr Wighard Strehlow, L’art de guérir par l’alimentation selon Hildegarde de Bingen, François-Xavier De Guibert, 2014 ; – Dr Jean Valnet, Phytothérapie – Traitement des maladies par les plantes, Maloine, 1983 ; – François Debaisieux et Jean-Marie Polese, Plantes médicinales – Secrets et remèdes d’autrefois, Debaisieux, 2009 ; – Paola Lanzara et Mariella Pizzetti, Les arbres, Fernand Nathan, 1978 ; – Sandor Ellix Katz, Fermentations !, Terre vivante, 2018.
des compositions végétales l’enflamment. Il s’emplit l’esprit en abondance. Il crache sa volonté de bien faire. Tout est rythme, équilibre des forces et des lumières. Les anfractuosités lui en disent long sur son imperfection. Tout est en nuances. Le beau n’existe pas. La sueur de l’expérience, oui. Il pense souvent que l’inspiration n’existe pas mais bien la transpiration. Le flux et le reflux de son souffle le calment finalement, comme le sable sec s’abreuve de nouvelles vagues. La forêt s’épaissit, ses pas s’alourdissent. Les arbres semblent de plus en plus grands. Son impétuosité se fait minuscule face à leurs imposantes statures qui se sont bâties en décennies. Ses bras enlacent les troncs. Son cœur se fait sève. Il monte vers les cimes. Il s’étire à l’infini. Ses mains touchent le ciel et ses pieds la terre. L’espace vide dissout tous les doutes. Sa table d’ouvrage devient vision d’un monde meilleur.
YOÉVA





