
On ne connait pas le Soudan. Ou si peu depuis que la crise au Darfour est soi-disant réglée. Après tout, les pays issus de l’ancien empire colonial britannique intéressent assez peu les Français. Pourtant, les Soudanais vont bientôt devenir des compatriotes, comme les Sénégalais, les Italiens, les Cambodgiens. En augmentation sensible (+ 180 % entre 2014 et 2015), la demande soudanaise est devenue pour la première fois le premier flux des demandes d’asile déposées en France.1
Un peu de géographie
Considérons d’abord le pays avant la partition de 2011 qui a donné naissance au Soudan du Sud et l’a amputé d’un tiers de sa surface, soit l’équivalent de la France.
Le Soudan se situe au nord-est du continent africain. Il est relativement central, donc bien placé sur les différentes routes de commerces qui rejoignent la Méditerranée ou l’Océan Indien et il dispose d’un accès à la Mer Rouge. Au Nord, c’est le désert, et il avance. Quelques villes et oasis le parsèment. Au détour d’une dune, les ruines du passé pharaonique de l’antique Nubie. A l’ouest, le fameux Darfour. On y reviendra. Au Sud, un climat plus sympathique, voire tropical, et surtout du pétrole. Au centre, Khartoum, la capitale, à la confluence du Nil Bleu et du Nil Blanc, zone fertile où a été développée la culture du coton. C’est la seule région du pays qui semble avoir bénéficié d’une amélioration des infrastructures de bases. Ailleurs, l’accès à l’eau, la santé, l’éducation, les routes laissent à désirer.
Cinquante millions de Soudanais peuplaient le pays avant 2011, dont deux millions à Khartoum. La langue officielle est l’arabe mais officieusement plus de 130 langues et dialectes différents y sont parlés. C’est autant de groupes ethniques, voire de peuples, qui cohabitent dans un même Etat. Comme ses voisins, le Soudan n’a pas échappé au tracé de frontières rectilignes de la décolonisation regroupant ou séparant des peuples qui n’avaient rien demandé. Au nord, les Arabes, les Fours, les Nubas, les Bejas, les Zaghawas, tous musulmans; au sud, majoritairement chrétiens et animistes, les Shulluks, les Dinkas, les Nuers… Certains sont nomades, d’autres sédentaires. Les arabes représentent près de 50% de la population.
Les ingrédients d’un pays en tension permanente
Au moment de l’indépendance, en 1956, des dissensions entre le Sud et le Nord apparaissent. A l’origine les deux régions étaient co-administrées de façon distincte par les Anglais et les Égyptiens. Les populations n’ont bien sûre pas été consultées lors de la fusion de ces deux entités en un seul et même État. Les négociations pour que le Sud obtienne une certaine autonomie par rapport au pouvoir central à Khartoum n’ont pas abouti. Et c’est toujours plus de tension. Un grand classique. C’est la première guerre civile qui éclate, elle durera 17 ans jusqu’en 1972 puis reprendra en 1983 jusqu’en 2005. Le Soudan du Sud n’est plus qu’un vaste champ de bataille où ont péri plus de deux millions de personnes et quatre millions ont été déplacées. Malgré l’indépendance validée par référendum en 2011, les tensions demeurent au sein même du Soudan du Sud, où les différentes factions armées continuent à se battre pour le pouvoir, au détriment, bien sûr, de la population civile. « Un rapport confidentiel de l’ONU avertit que la guerre au Soudan du Sud a atteint des « proportions catastrophiques pour les civils » et que l’emprise des milices risque de devenir incontrôlable et d’alimenter les combats pour de nombreuses années.2 Au point de déclarer, ce 20 février 2017, l’état de famine dans plusieurs zones du pays.
A qui profite le crime
Sur ce champ de ruine, il y a des vautours. Ces vautours ont de jolis sourires angéliques, avec une bible sous l’aile. Ils viennent civiliser les pauvres petits enfants tout nus. Dans le sillon de ces Texans évangélistes, des multinationales rachètent pour une bouchée de pain les terres sur lesquelles elles espèrent exploiter pétrole et minerais précieux. Pour exemple, la compagnie Nile Trading and Development (NTD) a signé un contrat qui en ferait rêver plus d’un : 600 000 ha et une option de 400 000 ha supplémentaires, pour 24 000 euros3. Les nombreuses années de guerre dans cette région n’ont pas permis de développer les potentiels en ressources naturelles dont les sous-sols regorgent. C’est la course à l’échalote. « Quelques semaines après l’avènement du Sud Soudan, près de 30% des terres avaient déjà été vendues » rappelle Xavier Liebard, cinéaste et premier assistant de Hubert Sauper sur le tournage de son documentaire « Nous venons en amis ».
Si au sud les Américains, mais pas qu’eux, font curée, au nord, les Chinois ont su profité d’une élite sans scrupule pour s’installer aux manettes du pétrole soudanais. Actuellement, plus de la moitié du pétrole produit au Soudan (du Nord) est exploité par un consortium constitué par – la compagnie chinoise CNPC, à hauteur de 40%,- la compagnie malaise Petronas (30%), – la compagnie indienne ONGC (25%), – et la compagnie nationale Sudapet qui a 5%. En 2006, les trois quarts de la production soudanaise ont été exportés, principalement vers la Chine et le Japon, via Port-Soudan. Les revenus pétroliers représentent aujourd’hui 80% de la valeur des exportations du pays. Par ailleurs, si la majorité des réserves de pétrole se trouve au Sud Soudan, celui-ci dépend des infrastructures (oléoducs) développées au Nord pour acheminer le pétrole jusqu’à la Mer Rouge. Ce qui fait d’autant plus de royalties pour le grand frère du Nord. Pour autant, les recettes pétrolières sont mal redistribuées et c’est principalement Khartoum qui en bénéficie. Les autres régions du pays survivent comme elles peuvent, et de là naissent différents mouvements de rébellion contre le gouvernement.
Et le désert avance…
C’est ce qui arrive au Darfour en 2003, à l’ouest du pays. La région est principalement habitée par les Fours et les Zaghawas, éleveurs sédentaires noirs non arabophones qui partagent les pâtures et les points d’eau avec les chameliers arabes, nomades. Or la désertification et l’augmentation de la population provoque une pression sur ces rares ressources. Les Fours et les Zaghawas, tolèrent de moins en moins la main mise permanente des populations dîtes arabisées de Khartoum ou du Sahel. Les premiers incidents apparaissent en 2003. Avec le risque de partition qui lui pend au nez dans le Sud, Omar él Béchir, président depuis 1989 au Soudan, ne peut pas se permettre de perdre encore un bout de territoire, d’autant qu’il y a aussi du pétrole au Darfour. Il arme des milices arabes, les fameux Janjawid qui appliquent la politique de la terre brulée (pillage, viols, massacres, déportation) et fait bombarder les villages par l’aviation nationale. Amnesty International dénonce l’implication de la Chine dans le conflit : elle fournirait des armes et des équipements au gouvernement. Etrangement, les concessions pétrolières au Darfour sont attribuées aux Chinois.
Ce conflit aurait fait plus de 300 000 morts (décomptes qui incluent les morts indirectes dues aux maladies, malnutrition et autres problèmes causés par les déplacements de population) et 2,7 millions de personnes déplacées. Une douzaine de camps de réfugiés bordent la frontière du coté tchadien et sont encore régulièrement attaqués. De nombreux autres camps parsèment le Darfour même.
Bien des raisons de fuir ce pays et son gouvernement. D’autant que même si on ne se trouve pas dans ces régions en conflit, la police a tôt fait de vous accuser de rébellion ou autre forme de trahison, de vous boucler et de vous torturer. Et les voisins ne sont guère plus charmants pour y trouver refuge.
Julie Devès
(1)source 2015 OFPRA
(2) RFI Afrique 15/02/17 http://www.rfi.fr/afrique/20170215-soudan-sud-rapport-onu-guerre-proportions-catastrophiques-civils
Julie Devès






