
L’Espagne est la proie d’un intense déploiement de champs d’éoliennes et de panneaux photovoltaïques depuis plus de vingt ans. De grands groupes industriels se lancent à la conquête des vastes étendues arides, vallées, collines, lignes de crête, démarchant élus locaux, collectivités, propriétaires terriens et même parcs naturels… « Au titre de l’urgence de décarboner les énergies dont l’Occident fait une consommation effrénée. » C’est dans ce contexte que Vies non-renouvelables : nature ou misère est réalisé.
Ce documentaire a déjà été projeté plusieurs centaines de fois en Espagne. Son affiche montre une motte de terre hérissée de racines formant un animal indéfinissable. Sur son dos, une éolienne semble avoir été greffée de force. Balise, prothèse ou parasite, elle transperce cet organisme vivant devenu support d’une infrastructure industrielle.
Le réalisateur Francisco J. Vaquero Robustillo démontre que la transition énergétique s’installe sur les territoires en sacrifiant la vie dans toutes ses dimensions.
Le collectif Stop Agrivoltaïque Cressensac a diffusé ce film pour la première fois en France en février 20261. C’est un réquisitoire implacable et structuré. Son écriture maîtrisée procure une expérience sensible et profondément émouvante. Pour préserver votre émotion de spectateur, je limiterai cet article à un relevé des arguments principaux.
Le personnage central du film, c’est le citoyen espagnol comme acteur politique. Face aux promesses des commerciaux, à l’incompétence des administrations et à l’absence de politique nationale, mais aussi à l’héritage de décennies de fascisme ayant étouffé sa capacité à s’auto-organiser, les habitants des campagnes espagnoles se retrouvent bernés. Ils et elles sont les victimes mais aussi les seuls héros capables de résister à cette catastrophe nationale.
Financiarisation : la majorité des « opérateurs » énergéticiens ne sont pas des entreprises du pays mais des acteurs financiers chinois, américains, nord-européens… Le pilotage repose sur une multiplication de structures intermédiaires et de sous-traitants, diluant responsabilités et traçabilité financière. L’Espagne, la Grèce, le Portugal deviennent des colonies énergétiques exploitées par les pays du Nord.
Corruption : l’éolien et le solaire permettent à de grands groupes industriels internationaux – souvent à fort impact carbone – de s’offrir une image « verte ». Le film souligne l’ampleur des profits générés par ces sites géants. Parallèlement, la corruption évoquée par les intervenants se révèle multiforme, insaisissable, et d’autant plus difficile à combattre.
Rôle de l’état : un témoin déplore qu’après 23 ans de prédation territoriale, aucune réglementation n’encadre le déploiement des énergies alternatives en Espagne. Les avocats sont unanimes : les études d’impact sont réalisées par les entreprises porteuses des projets – un conflit d’intérêts flagrant.
Site emblématique : Núñez de Balboa, présentée comme la plus grande installation photovoltaïque d’Europe (1 000 hectares, 500 MW, 1,43 million de panneaux, 2 millions d’arbres abattus), est décrite comme réalisée « en un temps record ». Cela a surtout permis de contourner tous les délais de recours juridiques.
Zones naturelles protégées et sites archéologiques : notions très peu prises en considération quand des millions d’euros de bénéfices annuels sont en jeu – surtout si le site compte peu d’habitants, ce qui éteint la potentielle opposition locale.
Eau, nappes phréatiques : les éoliennes se hissant au sommet des reliefs, leur impact sur les nappes et les rivières est majeur. Le film démontre qu’elles les assèchent et les polluent. Les panneaux photovoltaïques contiennent du cadmium, métal soluble. Quand ils se brisent, ils contaminent les sols et infiltrent les nappes… sans parler des dynamitages nécessaires à leur installation.
Oiseaux, faune : des associations de protection de la faune dénoncent le taux de mortalité important causé par les éoliennes sur les chauves-souris, les rapaces et les oiseaux, dont l’Espagne est un des principaux sanctuaires de certaines espèces (les outardes par exemple).
L’éolien offshore : une autre impasse. Les ancrages détruisent les fonds marins ; les pollutions électromagnétiques liées à l’électricité perturbent, tuent et éloignent les espèces vivantes. Les pêcheurs locaux perdent leur ressource vitale.
Emplois : l’argument de séduction universel. Les industriels promettent des centaines d’emplois. Les chantiers mobilisent des moyens mécaniques et humains considérables. Mais en production, chaque site ne génère qu’un ou deux emplois – maintenance ou gardiennage.
Attractivité des territoires : comme cet argument est cruel ! Les reliefs et vallées espagnoles montrés par le réalisateur sont saisissants de beauté. Aucun habitant n’accepterait de voir son environnement transformé en site de production industrielle. Les taux de départ sont élevés, les valeurs immobilières s’effondrent, mais les habitants témoignent d’un sentiment de violation : une dépossession totale de leur qualité de vie, pour eux et pour les générations futures.
Contribuable local : celui ou celle à qui l’on peut faire payer une électricité « verte » à la fois plus chère, mais aussi le coût des infrastructures de transport d’électricité vers l’étranger – augmentant ainsi les marges des actionnaires.
Fin du documentaire : je ne vous la dévoile évidemment pas…
Vies non renouvelables : nature ou misère a beaucoup d’âme : visuelle, stylistique, authenticité et dignité des intervenants. La lucidité sur l’ampleur de la dégradation semble avoir intégralement saisi le pays.
N’est-il pas trop tard ? Quel est l’enseignement que nous devrions en retirer ? Pour nous, Français : l’organisation citoyenne collective.
Ce documentaire est un film de guerre.
Notes
1. Le film est disponible en VOD mais pas depuis la France, ni avec sous titres en français… Il sera nécessaire de négocier avec la production si vous souhaitez le projeter (avec sous-titres en Français).
Par FRED GOURMENT




