Dans le programme 2019 du festival « Histoires de Passages » je lis : « Jean-Michel Graffoulière nous fait une démonstration autour d’un rhizome, le miscanthus (…) cultivé sans pesticide et sans engrais, qui est multi-fonctions, notamment pour toutes sortes de paillages mais aussi de l’éco-construction ».
Par l’odeur de la plante magique alléchée, j’y vais.
Magie, magie
Jean-Michel Graffoulière nous explique l’intérêt du Miscanthus giganteus, graminée qui se plante sous forme de rhizomes et qui est ensuite productive pendant au moins vingt ans. Elle ressemble à un grand roseau dont les tiges et les feuilles poussent au printemps. Durant l’automne, les feuilles se dessèchent et tombent au pied de la plante, le rhizome reconstitue ses ressources pour l’année suivante.
Ce sont les tiges sèches, restées en place, qui sont récoltées en sortie d’hiver avant le démarrage de végétation. On peut récolter douze à quinze tonnes de matière sèche par ha avec une ensileuse (machine qui coupe les brins en petits morceaux). Jean-Michel Graffoulière stocke et vend cette matière sèche localement comme paillage pour les animaux d’élevage et en particulier les canards gras. Il cultive une dizaine d’ha.
On ne plante qu’une fois en vingt ans (coût 3000 / 3500€ / ha), on peut avoir une petite production en année 2, puis une bonne après. Comme les rhizomes reconstituent les ressources, il n’y a pas besoin d’apport d’engrais, et les feuilles forment un paillage qui empêchent les plantes indésirables de s’implanter. « Oui, mais, est ce que ce n’est pas invasif comme le bambou ? » « Non, les rhizomes de ce Miscanthus ne sont pas traçants ». En clair, le Miscanthus n’est pas « invasif »
Pour M. Graffoulière, c’est rentable et écologique. Le rêve.
Bien sûr, à la plantation, il faut traiter pour permettre à la nouvelle culture de prendre sa place. Mais bon.
Les trucs du magicien
Certes le Miscanthus présente certains intérêts dont le paillage pour les animaux et le maraîchage.
Mais… selon l’association France Miscanthus plus de 5000 ha sont cultivés en France, principalement dans la moitié nord : « le débouché chauffage ou biocombustible représente près des 2/3 de l’utilisation actuelle du miscanthus. Le tiers restant se partage entre le paillage horticole et la litière pour animaux, qui convainc un nombre croissant d’éleveurs ». 1
En 2013, l’Institut National de la Recherche Agronomique titrait « le Miscanthus, une plante qui carbure » (2), les mots clés référencés étant biomasse, biocarburants, chimie verte (la poésie de la chimie verte fait rêver !)
En clair, le Miscanthus transforme les surfaces agricoles à destination alimentaire en surfaces énergétiques pour se chauffer ou carburer. Pour vingt ans.
On continue, en vert écolo.
Parce que « et dans vingt ou vingt cinq ans vous faites comment ? », « on verra ». Au futur.
Et comme on est dans l’air du « gros vert », émergent des entreprises cultivant 250 ha dans la Somme (3) (le bâtiment de 5000m² et 35000 m³ est totalement écologique et local bien sûr) ou 85 ha pour une installation agricole dans l’Aveyron.
On bloque des surfaces pour du chauffage ou du biocarburant à grand renfort de pas d’intrant, pas d’émission de CO² . Surtout on peut vivre comme avant. En vert.
Alors ?
Alors en Corrèze se cultive une grosse vingtaine d’ha, difficile d’avoir des chiffres très, très précis. Vendus ou utilisés directement en paillage animal. (4)
Je n’ai rien contre un paillage apprécié des uns et des autres.
Mais c’est comme le tissu du magicien.
Quelles surfaces bloquent-on pendant vingt ans (au moins) à terme? Que peut-on faire après elles ? C’est une herbacée, agricole, en gros on peut planter ce qu’on veut en fonction de la « loi économique » de l’offre et de la demande perçue par l’entrepreneur. Et si cette culture s’avère intéressante pour le chauffage local ou comme disent certains pour alimenter les méthaniseurs ?
Croit-on vraiment encore que l’intérêt individuel soit le garant de l’intérêt général à terme ?
Moi non. Je n’ai aucun goût pour la magie.
Le Miscanthus est (peut-être) intéressant uniquement pour des besoins locaux pensés avec leurs effets sur le collectif.
Planté dans un intérêt financier (dont je me moquerai complètement quand je voudrai juste manger) de court terme utilisant des terres sur le moyen terme avec une communication ciblée verte, c’est « surtout ne changeons rien ! ». Croyons nous vraiment qu’on pourra ne rien changer ?
Méfions nous, la nature ne nous attend pas pour changer, on va finir par se la prendre dans la tronche !
1: https://www.france-miscanthus.org/le-miscanthus-en-chiffres/
(2): http://www.inra.fr/Chercheurs-etudiants/Biomasse/Tous-les-dossiers/Miscanthus
Marie-Laure Petit



