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La Trousse Corrézienne

LTC 8, Société · 1 septembre 2016

Contre effondrement

Difficile de savoir de quoi sera fait l’avenir de notre société, l’effondrement est annoncé, néanmoins nous avons encore l’opportunité de pouvoir agir dans le sens d’un contre effondrement.

Le XXIème siècle sera poétique ou ne sera pas…

Le XXIème siècle vit son adolescence, il est en train de se tester, de se chercher, c’est l’âge qui veut ça. Il est toutefois des indices qui font penser que ce siècle sera celui de la dialectique et de la poésie.

Depuis 10 000 ans environ, tour à tour se sont succédé l’exploitation de la nature par l’Homme, puis l’exploitation de l’Homme par l’Homme (esclavage, servage et salariat). Aujourd’hui on cherche de plus en plus à habiter poétiquement le monde, en même temps que l’on se tourne vers la parole de l’Autre. Les temps prennent une tournure artistique. Pour comprendre il faut revenir à la définition et à la vertu première de l’art. Faire de l’art signifie à l’origine articuler, mettre en relation, des formes différentes. Justement, de nos jours on peut constater, même si les médias prêchent le contraire, que des formes étrangères l’une à l’autre, et même certaines qui s’opposent et s’ignorent, se rejoignent (cela a lieu entre civilisations, entre Homme et Nature, entre profane et sacré, entre sciences et religions, entre religions).

Un paradigme de la communication vertueuse est en train de se mettre en place. L’émergence des sciences sociales, de la psychanalyse, de l’éthologie aussi, de la pensée systémique et complexe nous ont mis sur la voie d’un dialogue général et d’une réconciliation universelle.

L’ethnologue Jean Malaurie, à la fin des années 1990 voyait « L’émergence des peuples premiers ; la découverte de la diversité et de la complémentarité des cultures du monde » comme le point saillant du millénaire écoulé1. Ce que l’on remarque, c’est que les peuples premiers et les civilisations traditionnelles sont porteurs de poésies et de sagesses qui irriguent notre société, dans l’art bien sûr mais aussi dans nos modes de vie (habitats nomades, totémisme, chamanisme, méditation, yoga et autres sagesses orientales…).

Rapport à soi et au monde

Alors il est peut-être temps de se poser la question de quel progrès et de quel bonheur voulons-nous pour nos vies. Voulons-nous : Faire l’expérience du sublime, au sens où l’entendaient les anciens romantiques ? Vivre des moments de détente et d’extase ? Se sentir libre ? Laisser un héritage ? Faire la paix avec autrui ? Ou enterrer nos ego pour faire société ?

Cette question nécessite une longue réflexion, elle peut déterminer notre positionnement au monde, et notre écologie de demain. Logiquement, le progrès de l’Homme devrait aller dans le sens de l’exaltation du verbe « exister », c’est-à-dire vivre au-delà de soi. Actuellement les techniques de développement personnel sont à la mode mais comme s’interroge le pédagogue Philippe Meirieu : est-ce le signe d’un repli égocentrique et identitaire ou la contribution à un vivre ensemble plus harmonieux ?2

Les grands bouleversements écologiques qui sont à l’œuvre aujourd’hui vont demain nous forcer la main, alors tendons la dès maintenant et faisons preuve d’adaptabilité. Choisir la voie inverse, serait catastrophique et mortifère puisque le réchauffement climatique, la montée des eaux et les tensions alimentées par la recherche de sources d’énergies fossiles et de plus en plus rares, vont en s’emballant. De nombreux peuples fuient vers d’autres qui connaissent moins de précarité et des civilisations étrangères l’une à l’autre se rencontrent et devront désormais vivre ensemble.

L’anthropologue Marc Augé est plein de raison lorsqu’ il écrit :

« La frontière n’est pas un barrage, c’est un passage. Les frontières ne s’effacent jamais, elles se redessinent. La frontière a toujours une dimension temporelle : c’est la forme de l’avenir et, peut-être, de l’espoir. »3

Scénarios pour une écologie de l’avenir

Le Millenium Ecosysteme Assesment (ou Evaluation des Ecosystèmes pour le Millénaire en français), qui est une commission internationale née à l’aube de ce siècle sur demande de l’ONU a conclu que la société pouvait désormais faire face aux crises écologiques de quatre façons différentes4 :

· Soit par « l’orchestration globale », en recherchant plus de croissance économique par le jeu de la mondialisation et de l’exploitation des ressources.

· Soit par « l’ordre via la force », dans ce cas la sécurité prime sur tout et l’on boucle les frontières.

· Soit par « le jardin technologique », en s’appliquant à dégager une croissance importante par le jeu encore une fois de la mondialisation mais aussi en développant un maximum de technologies de pointe dîtes « vertes », estampillées « durables ».

· Soit par « la mosaïque adaptative », scenario dans lequel l’économie n’est pas une fin mais un outil du vivre ensemble, les échanges locaux y sont largement favorisés à l’encontre des échanges internationaux, des solutions techniques douces et à taille humaine sont adoptées face aux problèmes environnementaux.

On peut d’ores et déjà imaginer qu’une société type « jardin technologique » permettrait à une oligarchie de continuer à dominer le monde sans véritablement penser le changement et de surcroît en continuant à faire les beaux jours d’un libéralisme économique toujours plus fou. Tandis que la « mosaïque adaptative » à l’inverse permettrait de redonner pouvoir, responsabilité et indépendance aux citoyens réunis en communautés. Les jalons de ce dernier scenario ont déjà été posés, c’est par exemple : l’agro-écologie et foresterie, la permaculture, le ré-ensauvagement d’une partie de nos terres, l’économie collaborative et solidaire et la sobriété heureuse prônée par Pierre Rabhi.

Mécanismes d’effondrement et solutions

Le choix d’une société de type « mosaïque adaptative » n’est pas choix dicté par un angélisme à la sauce écolo ; c’est un choix pragmatique. Jared Diamond, anthropologue et historien, qui a étudié les mécanismes d’effondrement des civilisations à travers le monde et les âges, a découvert cinq facteurs responsables dans tous les cas d’une disparition des cultures et des Hommes : épuisement des ressources naturelles ; changement climatique ; pressions militaires et économiques de voisins hostiles ; alliances diplomatiques et commerciales avec des voisins alliés ; gouvernements et élites qui aggravent l’effondrement en cours en continuant à protéger leurs privilèges à court terme5.

Pour ces raisons, il convient de protéger du mieux que possible les ressources naturelles qui nous sont offertes sur notre territoire. Notre agriculture doit tisser des liens avec la nature et ne pas empiéter sur cette dernière. L’agroforesterie va dans ce sens, puisqu’elle mêle nature et culture. Un tel métissage peut porter ses fruits à condition de laisser croître à côté des espaces de nature voués à leur libre expression, des espaces affranchis de toute gestion humaine. Pourquoi choisir de préserver une nature non gérée ? De telles réserves aboutissent toujours, sous le climat qui est le nôtre, à des espaces de forêts naturelles ou de marais qui sont les écosystèmes les plus complexes et les plus stables qui soit ; des régulateurs de pollution en quelques sortes.

Au sujet des relations commerciales avec nos voisins, le modèle de la mosaïque adaptative est aussi une réponse à ce problème. Dans ce cas, c’est l’autosuffisance alimentaire à l’échelle d’une commune ou d’un bassin versant et la solidarité entre territoires qui sont prônés. De plus, un tel choix de société a vocation à organiser son indépendance matérielle et technologique. Aux industries éoliennes et photovoltaïques qui ravagent des pans entiers de terres vouées à la nature ou à l’agriculture, on préférera le micro éolien, l’éolienne qui fait fonctionner un quartier ou un immeuble et les panneaux solaires sur les toits.

Quant à nos gouvernements et nos élites : il faut apprendre à faire sans eux. Nous avons le choix de transformer la société sans eux ou de sombrer avec eux. Il est temps de tourner le dos aux politiques. Tournons notre regard ailleurs. Qu’attendons-nous pour « tuer le père » ? Les services publics sont tous les jours un peu plus dégradés toutefois nous pouvons nous lancer pleinement dans l’économie collaborative et solidaire. Par exemple : les SCOOP, les SEL, le troc, les zones de gratuité, les monnaies locales, recyclage et ressourcerie, ateliers collaboratifs de réparation, épiceries et supermarchés collaboratifs, coopératives intégrales, jardins partagés, boites à lire, partage de machines à laver, de frigo, de voiture, etc. et jusqu’au « Pumpipumpe » suisse.

On peut tout imaginer. La société devient créative, prête à ré-enchanter le monde. Nous pouvons créer pour demain une société qui tendrait vers la gratuité, avec toutefois un grand défi : arriver à concilier développement de l’économie locale et ouverture sur le monde.

Florian Rochet

NBP 1 : Jean Malaurie, « L’Allée des baleines », rééd. Mille et une Nuits, 2015, p.21

NBP 2 : Philippe Meirieu, « Pour le symbolique, nous n’avons pas grand chose en magasin… », Le Café Pédagogique, le 18 mars 2016. [http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2016/03/18032016Article635938809071682281.aspx][consulté en juin 2016].

NBP 3 : Marc Augé, « Pour une anthropologie de la mobilité », éd. Rivages poche, 2012, p. 19.

NBP 4 : [http://www.millenniumassessment.org/fr/About.html] [consulté en juillet 2016]

NBP 5 : Jared Diamond, « Effondrement, comment les sociétés décident de leur disparitions ou de leur survie », éd. Gallimard, 2006.

Florian Rochet

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