
Je porte sur le numérique un regard qui le traverse pour remonter le temps et retrouver la critique du capitalisme industriel. Car le processus par lequel les machines numériques modifient à la fois notre vie sociale et notre environnement naturel est le même que celui par lequel les outils mécaniques ont transformé les sociétés précédentes tout au long des siècles passés. Aujourd’hui, j’aborde un point essentiel de la critique de la technique : elle nous prive de sensations. Une personne attend une lettre. Elle descend les escaliers à toute allure, la pesanteur l’aide à se mouvoir. Elle ouvre la boîte aux lettres, ressent le contact de ses mains vibrantes avec l’enveloppe qui a aussi une odeur. Puis la personne remonte l’escalier. Ses jambes lui brûlent, c’est pénible, mais quelle excitation ! Ce sont des moments comme celui-là qui construisent une vie. Nous n’en vivons plus beaucoup parce que nous avons pris l’habitude machinale d’appuyer sur le bouton de l’ascenseur, et avec un clic sur le
bouton « rez-de-chaussée » nous sommes transportés. Et maintenant, nous avons les courriers électroniques. Les machines nous privent de sensations. Or, la conscience se forme à partir des sens. Si vous voyagez, vous entrez en contact avec les saveurs, les couleurs, les mœurs de là-bas et, ensuite, vous avez une plus grande conscience de ce « là-bas ». Donc au fur et à mesure que l’on est privé de sens avec le corps, notre conscience se réduit. « C’est par définition qu’une victime d’un rétrécissement de la conscience n’en est pas consciente 1 . » Comment leur en vouloir ? Ce passant qui voit une personne à terre dans la rue et qui passe son chemin ? Insensible. Cet abonné de Twitter qui dégueule sur les soignants non injectés Pfizer ? Insensible. Cette jeune personne hypersensible dans le train en continuant à regarder sa série sur l’ordiphone ? Insensible. Comment faire pour les faire revenir à une vie
1. La Trousse, n° 41. 2. La Trousse, n° 46. 3. Jean-Fabien Spitz, La République ? Quelles valeurs ? – Essai sur un nouvel intégrisme politique, Gallimard, 2022. Voir critique page 23. 4. Qui sont les extrémistes de l’extrémisme néolibéral, mais néolibéraux et libertariens sont proches. 5. C’est pour ces raisons que j’affirmais dans « Sur la position des partis politiques » (La Trousse, n° 42) qu’on n’est pas de gauche lorsqu’on défend et applique le néolibéralisme, tel le PS de François Hollande.
qui méprise
l’électro-
sensible ? Il faut bien dire que nos sens nous jouent de sacrés tours. Ce sont eux qui nous abreuvent de nourriture affective – sensation agréable, j’en reveux ; sensation désagréable, plus jamais. Les esprits s’agitent à cause de cela, les gens se tapent dessus. Constatons néanmoins que la technologie rend la société inerte : moins d’interactions directes, moins de castagnes (remplacées par des engueulades par mail très nocives), moins d’enfants qui jouent dans les rues, quel calme ! En 1909, l’écrivain britannique E.M. Forster dans sa nouvelle « La machine s’arrête » a imaginé l’aboutissement du capitalisme industriel : les gens sont sous terre, chacun dans un deux-pièces avec des toilettes et une sorte d’écran : ils ne font plus que penser et discourir toute la journée grâce à « la machine »… Quelle catastrophe sociale que de ne plus être utile aux autres.
1. Baudouin de Bodinat, La Vie sur terre, Encyclopédie des Nuisances, 2008.
21 – LA TROUSSE CORRÉZIENNE N° 47
FRÉDÉRIC BOUTET





