
La Trousse se devait d’en parler. Certainement autant que vous, elle a été surprise le 27 mars dernier en recevant le communiqué d’Allassac ONGF1Œuvrons pour la Nature et les Générations Futures annonçant l’annulation de la Marche citoyenne pour une alternative aux pesticides, prévue le 29 mars à Allassac.
Passer la surprise, vient l’incompréhension. Le communiqué de presse2, diffusé le jour même, donne l’impression que les organisateurs ont cédé à la violence d’agriculteurs très en colère. Des menaces auraient été proférées à l’encontre de la manifestation, et pour des raisons de responsabilité morale, beaucoup de familles avec des enfants étant attendues, le représentant a décidé d’annuler l’événement. Alors, déni de démocratie, liberté d’expression bafouée, manipulation ? Les informations officielles et officieuses ne permettent pas de donner de réponses claires.
Une décision partagée ?
Suite à l’annonce des menaces, et après une première rencontre avec le préfet, les organisateurs se sont réunis pour décider de la marche à suivre. Le maire d’Allassac avait annoncé son intention d’interdire la Marche. Si la menace était effectivement réelle, il avait été décidé d’attendre l’arrêté du maire, afin au moins que les frais engagés soient pris en charge par l’assurance. Pourtant, en sortant de la mairie d’Allassac ce jeudi 26 mars, le représentant d’ONGF annonce que la manifestation est annulée en totalité. La mairie n’a pas eu besoin d’émettre son arrêté. Et l’information de l’annulation circule déjà alors que certains membres actifs d’ONGF ne sont même pas au courant de la décision. Ils n’ont pas l’occasion non plus de s’exprimer ni de contacter les partenaires de l’événement. Ils reçoivent la consigne de s’en tenir à la version officielle dans leurs éventuelles déclarations afin d’éviter les théories complotistes et les soupçons de manipulation.
Des menaces ?
Officiellement, plusieurs sources auraient confirmé la probabilité de la menace. Manifestement, des arboriculteurs auraient annoncé leur volonté de venir en nombre lors de cette journée. Le préfet propose alors une réunion avec les organisateurs et les représentants des arboriculteurs. Ces derniers ne peuvent pas garantir qu’il n’y aura pas de débordements. Les derniers coups de force des agriculteurs (voir p.xxx) ne viennent alors que conforter les inquiétudes des autorités et des organisateurs. La tension est d’autant plus forte depuis le diffusion du reportage d’Envoyé spécial, sur France 2, le 5 mars : il y est question du « triangle de la mort » pour désigner une zone de production intensive de pommes entre Allassac, Pompadour et Objat dans laquelle les médecins ont constaté un nombre nettement plus important de cancers et maladies de Parkinson que la moyenne nationale.
Dans ce contexte, la menace est effectivement probable. Pourtant, certains membres actifs à qui nous avons parlé déclarent n’avoir jamais reçu de réelles avertissements oraux ou écrits ; tout en reconnaissant qu’il y a quand même eu des agressions, notamment sur une personne qui est apparue dans le reportage d’Envoyé spécial. On s’étonne aussi, mais peut-être naïvement, que des agriculteurs puissent faire preuve de violence physique en présence d’enfants. C’est un peu se tirer une balle dans le pied que d’agir ainsi. Les agriculteurs passent alors pour ceux qui refusent le dialogue et sont violents.
Compte-tenu des menaces, la présence de la police a été envisagée et aurait pu permettre le maintien de l’événement. Ce ne serait pas la première fois qu’un événement festif serait encadrée, sans pour autant mettre un CRS derrière chaque participant. Mais les organisateurs préfèrent promouvoir une image de rassemblement plutôt que de renforcer l’opposition entre les parties en présence. Le rapport de force serait improductif. On refuse donc la présence des forces de l’ordre.
Pourtant, on peut s’interroger sur la stratégie. Si en France, il faut être protégé par la police pour défendre son droit à la santé, il serait dommage de ne pas pouvoir le crier haut et fort. De nombreux participants, associations et artistes étaient prêts à risquer la confrontation. Pour une fois que les gardiens de la paix auraient pu protéger des militants écolo plutôt que de leur taper dessus comme à Sivens …(oups, c’est vrai, l’événement est apolitique, on dira des citoyens soucieux de leur santé et de leur environnement !
Le 29 mars, jour prévu de la manifestation, c’était le deuxième tour des élections départementales et nous sommes en Corrèze. Combien d’élus et de candidats sont liés au monde agricole : agriculteurs eux-mêmes, vendeurs de matériels agricoles, administrateurs de coopératives ? Est ce que la présence de plus de 2000 personnes, dans une petite commune, emblématique de la lutte contre les pesticides, n’aurait pas obligé certains à prendre des positions inconfortables ? Car, il est de plus en plus difficile de nier l’impact des pesticides sur notre santé. Alors, si on ne se satisfait pas de l’excuse de la menace, on peut se poser la question d’une possible pression sur les organisateurs, ou du moins certains d’entre eux.
La marche organisée en 2012 s’était bien déroulée. Mais à l’époque, l’association et ses partenaires avaient moins de poids, moins d’audience, moins raison.
D’un mal, il pourrait en sortir un bien.
Mais peut-être n’y a-t-il eu ni manipulation, ni pression. Juste l’application du principe de précaution.
Et déjà, les agriculteurs, l’association et le préfet se sont rencontrés pour dépassionner le débat et tenter d’établir des mesures progressives qui pourront être opposables3 : interdiction de pulvériser les dimanches et jours fériés, report de la pulvérisation à chaque fois que possible, obligation d’informer sur les produits en cours de sulfatage. Des mesures déjà appliquées individuellement par certains agriculteurs en France et par certains États comme la Suisse. Les moyens techniques existent, mais il manque le courage.
Alors le débat doit-il être effectivement dépassionné ? Est-il plus simple de négocier avec un interlocuteur modéré ? La lutte ne doit-elle pas parfois passer par la confrontation ? Mais surtout, à quand une véritable volonté politique ? A quand l’intérêt général avant l’intérêt particulier ?
Encadré
Allassac ONGF
Créée en 2005 par des riverains qui s’interrogeaient sur l’impact des pesticides pulvérisés à proximité de leur résidence, l’association regroupe aujourd’hui « des citoyens, en dehors de tout clivage politique, soucieux de leur santé et de celle de leurs familles. ». Leur combat contre les pesticides ne se limite pas à leur utilisation agricole. Il concerne aussi les collectivités locales et les particuliers. Leur objectif est la prise en compte de l’impact des pesticides sur la santé et la mise en place de mesures de prévention et de protection. Il s’agit d’un problème de santé publique et l’évolution des études leur donne raison.
Communiqué
- 1 Œuvrons pour la Nature et les Générations Futures.
- 2 www.ongf.org.
- 3 Le citoyen dispose de voies de recours pour obtenir la mise en œuvre effective de son droit et la puissance publique a une obligation de résultat.
djoulaï




