
Du 10 au 16 octobre dernier, comme tous les ans, avait lieu la semaine du goût dans les écoles. Un événement d’éducation au goût et à la santé ? C’est ce que l’on pourrait croire sauf que ce gros bloc d’audience nationale cache en vérité une fourmilière de lobbies agroalimentaires et la Corrèze n’est malheureusement pas épargnée.
Une semaine de mauvais goût
Déjà la « semaine du goût » est une marque déposée et l’on devrait l’écrire avec une majuscule. Pour preuve, ce titre, sur internet et les documents officiels, est toujours accompagné du symbole registered ®. Ensuite lorsque l’on va mettre le nez sous la rubrique « partenaires » de l’événement, sur la page internet officielle, on découvre qui accompagne le ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation : plusieurs grandes marques alimentaires, une entreprise spécialisée dans l’électroménager, un fournisseur de gaz, une chaîne de supermarchés, des compagnies hôtelières, du commerce toutes marques en ligne. Plus étonnant encore, mais preuve qu’ils investissent tous les milieux, la Fédération Nationale des Chasseurs. Et puis il y a surtout le centre de la page internet, deux icônes s’adressent aux « Entreprises, Commerces, Marques et Marchés » ainsi qu’au « Secteur agroalimentaire ». Lorsque l’on clique dessus, on est invité à organiser une activité du goût, des animations et à dispenser une leçon en classe. Ainsi, cette festivité culinaire, sous tutelle et haut patronage ministériel, permet à n’importe quelle entreprise mercantile de s’introduire dans les écoles et d’éduquer à leur guise nos enfants ; « pendant une heure, éveillez et éclairez les élèves d’une classe à la découverte du goût. » est-il écrit.(1)
Quand on joue avec la nourriture en Corrèze
Alors par ici que s’est-il passé dans les écoles entre le 10 et le 16 octobre 2016 ? Par exemple, dans un collège du centre de notre département, qui a le goût de l’altitude, la cantine a proposé un repas dédié à la pomme, en entrée, plat et dessert. Dans l’esprit de la semaine du goût, des publicités pour la société Perlim ont été placardées dans le réfectoire. Qui plus est, des tracts qui font la promotion de la pomme AOP(2) du Limousin, de variété « golden », ont été proposés aux enfants en complément de leur repas. Dans l’un de ces dépliants intitulé « Joue avec la Pomme du Limousin AOP », on apprend aux enfants où trouver ce fruit et huit enseignes de supermarchés sont données avec leurs logos respectifs. Une petite enquête nous permet vite de comprendre que les pommes servies dans ce restaurant scolaire proviennent bien de chez Perlim. Madame Chauffaille, chargée de communication de cette société, nous confie que les pommes ont été données gratuitement au collège pour l’occasion ainsi que la documentation et publicités qui les accompagnent.(3) Certains de ces tracts sont édités par l’Association Pommes du Limousin (APL) basée à Pompadour. Madame Schwertz, animatrice et chargée de communication à l’APL, nous en apprend plus sur les missions de cette association, entre autres : promotion de la pomme « golden » du Limousin et interventions dans les écoles. Pendant la semaine du goût, elle a animé des ateliers et présenté le cycle de production des pommes chez nos voisins de Saint-Yrieix-la-Perche, auprès de deux cents à trois cents enfants des écoles primaires.(4) Alors tout cela pourrait paraître bien innocent et passer pour de la valorisation des cultures locales, des producteurs locaux et des circuits courts de commercialisation. Sauf que faire de la publicité pour des supermarchés et un groupement d’intérêt économique qui regroupe cent soixante-quinze pomiculteurs, ce n’est pas le plus court chemin vers le producteur. D’autre part, la pomme « golden » est une culture industrielle. Et, même si le cahier des charges de l’AOP Pomme du Limousin impose des qualités gustatives, la variété est standardisée et historiquement n’a rien de local.(5) Enfin, le plus malheureux dans cette histoire, c’est que cette pomiculture industrielle n’est pas sans danger pour la santé des enfants. Une pomme « golden » du Limousin subit en moyenne quarante traitements chimiques par an.(6) Il y a trois ans sur Tulle, six médecins de l’association Alerte des Médecins du Limousin sur les Pesticides étaient venus parler au public, études à l’appui, des maladies engendrées par les produits phytosanitaires.(7) Ce jour-là, certains se souviennent du témoignage troublant d’un pomiculteur corrézien qui du fait des traitements qu’il répand sur ses fruits a contracté un cancer de la moelle osseuse. Bien sûr, La documentation distribuée aux enfants, éditée par l’Association Nationale Pomme Poire, et qui expose le cycle de production des pommes, ne fait jamais mention des produits chimiques répandus sur les vergers. Alors tout ce qui est local n’est pas bon à prendre. Aux États-Unis, les commerciaux de chez Monsanto entrent dans les écoles pour vanter les vertus sociales et écologiques des céréales OGM, et c’est du « local » aussi. (8) Heureusement, il reste encore des services publics avisés. Par exemple, la Communauté d’agglomération de Tulle a organisé le festival « Mon territoire a du goût » à la place et aux dates de la « semaine du goût » qu’elle a jugée trop commerciale.(9) De la pomme était servie aux enfants des écoles primaires, mais pour eux des variétés anciennes et régionales fournies par l’Association des Croqueurs de pommes.10
Au final, deux questions restent en suspens : le principe de neutralité (commerciale entre autres) si chère à l’Éducation Nationale est-il définitivement enterré ? Et les enfants connaissent-ils si peu le goût des pommes que l’on peut manquer d’exigence dans le choix des variétés ? Par bonheur, tout le monde n’est pas encore de cet avis.
NBP 1 : Source : site de la « Semaine du goût® », http://www.legout.com/, [consulté en décembre 2016]
NBP 2 : Appellation d’Origine Protégée, label et signe d’identification de la Communauté européenne. Assure les limites géographiques d’une production et reconnait un savoir-faire.
NBP 3 : D’après un entretien téléphonique du 16 novembre 2016 avec Madame Béatrice Chauffaille, Chargée de communication chez GIE Perlim.
NBP 4 : D’après un entretien téléphonique du 30 novembre 2016 avec Audrey Schwertz, animatrice et chargée de communication pour l’Association Pomme du Limousin.
NBP 5 : À lire : « l’historique de la pomme AOP du Limousin », écrit par l’association qui lui est dédiée. On y apprend que la variété « golden » a été rapportée des États-Unis dans les années 1950 par Guy Chauffaille, créateur de la société Perlim et que la variété est relativement moderne, créée à la fin du 19ième siècle, en pleine période industrielle et dans un pays qui ne l’était pas moins. Source : http://www.pomme-limousin.org/IMG/pdf/L_histoire_de_la_Pomme_en_Limousin.pdf [consulté en décembre 2016]
NBP 6 : « Perlim, Blanche-Neige au pays des sorciers », Philippe Van Assche, in la Trousse corrézienne n°0, mars-avril 2015.
NBP 7 : « Pesticides : attention danger ! » in l’Echo Corrèze, 2 janvier 2014. Voir aussi le site Alerte des Médecins sur les Pesticides – http://www.alerte-medecins-pesticides.fr/ – et le site de l’association Allassac ONGF, « pour de mesures efficaces des populations vis-à-vis des risques sanitaires des pesticides » – http://www.ongf.org/
NBP 8 : « Comment Monsanto vend les OGM », Agnès Sinaï, in le Monde Diplomatique, juillet 2001
NBP 9 : D’après entretien téléphonique avec Didier Bertholy, Responsable du service Agriculture à la Communauté d’agglomération de Tulle.
NBP 10 : Pour une présentation de l’association, voir la Trousse corrézienne N°8 de septembre/octobre 2016.
Jasmin



