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La Trousse Corrézienne

Local, LTC 14 · 8 septembre 2017

À Uzerche, du vrac et du local accessibles

Hadjila, l’épicière d’Uzerche

C’est au 32 avenue du Général de Gaulle, sur la droite peu avant l’hôtel Ambroise, en venant de Tulle et pour aller vers Limoges, sur l’ancienne nationale. Cette échoppe était une boucherie, puis elle fut magasin de fleurs. Elle est maintenant L’épicerie. Les étagères rouges bordeaux ravivent le charme d’antan du vieux carrelage écru et de la devanture en bois brut. Hadjila y est l’épicière depuis juin.

L’épicière

Hadjila est originaire de Roubaix, dans le Nord. Elle aime à se définir comme fille de prolétaires immigrés algériens de confession musulmane. Elle est la neuvième d’une famille de quinze enfants. La religion n’a pas eu de prise sur elle. Elle n’en a gardé que les valeurs humanistes. Elle se forge aux vents des courants libertaires. Les gens qui la connaissent savent qu’elle a autant de franc parlé que le cœur sur la main. Dans le Nord, elle était animatrice socio-éducative avec des personnes déficientes mentales. En été 2000, elle quitte sa région natale vers Toulouse et le hasard lui fait faire un arrêt en Corrèze. Au début, elle vit de petits boulots dans l’agriculture, la restauration, le bâtiment… Petit à petit, elle tisse des liens avec « plein de gens supers ». Elle fait deux enfants. Elle finit par aimer ce vert pays où elle trouve du soutien dans les moments difficiles mais aussi dans les moments d’émulation. Elle n’aurait pas fait le pas de L’épicerie sans cette solidarité active.

La motivation, le parcours

Au départ, ce qui anime la démarche est un désir purement égoïste : pouvoir se ravitailler en bons produits près de chez elle. « Raz-le-bol d’aller chercher loin du vrac, du local et du bio ». Avant l’épicerie, elle fait deux tentatives de reprise de commerces existants dans le coin. Les deux ne seront pas fructueuses : l’une n’est pas validée par Initiative commerce, et pour l’autre, elle ne trouve pas d’accord avec les commerçants revendeurs. Elle ne se décourage pas pour autant. « Je n’aime pas me lamenter sur mon sort ». Avec Hadjila, les difficultés deviennent des points d’appui. Elle change son fusil d’épaule : la création de l’épicerie se fera sans fond de commerce. Accompagnée par Airelle et soutenu par une bonne poignée d’amis -conseillers, petites mains, supporters pour l’occasion- elle part à l’assaut de l’administration et de la finance. Pas facile de convaincre les banques, même pour 12 000 euros. Elles chipotent et argumentent : il y a déjà deux supermarchés aux deux bouts de la ville. Évidemment, elles ont tout compris ! Hadjila finit par conclure avec La Banque Tarneaud, locale elle aussi à l’origine, mais ça c’est le hasard.

Du bio prolo

L’idée est donc de fournir le plus possible de produits locaux et en vrac. Le vrac, parlons-en : épicerie sèche évidemment, mais aussi de l’huile de tournesol, de colza et de cameline, mais encore de la lessive, des nettoyants ménagers divers. On peut venir avec ses contenants, elle tare, elle pèse, et le client paye le juste prix. Elle peut fournir gratos un contenant de récup’ ou du plus durable payant. Il est même possible d’avoir du vin en vrac. Même principe. Le tour des fournisseurs a été rapide à faire. Hadjila choisit ses fournisseurs sur le critère des circuits courts, certes, mais aussi du prix. « Je ne veux pas que le prix soit un frein, l’idée ce n’est pas d’avoir un magasin bobo, inaccessible au prolo ». Pour les légumes, elle travaille avec les maraîchers locaux, bio ou en réflexion ou en permaculture. Ils sont de Condat, La porcherie, Peyrissac, Lubersac, St Ybard. Les fruits viennent du Quercy, Pech revel, ou de St Ybard, La colline aux fruits. On y trouve aussi du vin nature, sans sulfites, de deux petits producteurs du nord du Lot-et-Garonne et d’Auvergne.

Un peu de l’ambiance

Pas facile de mener un entretien dans un magasin ouvert. Mais ça me permet de vous faire profiter un peu de l’ambiance.

– (cliente) Bonjour, je voulais te dire que tes lentilles corail sont excellentes. Je les ai faites avec juste un oignon et je te jure c’est trop bon. Elles sont très très bonnes. Et en plus en 10mn c’est prêt !

– (Moi) Elles viennent d’où ?

– (Hadjila) De Turquie.

– (Moi) Bah, bravo le local !

– (Hadjila) Quand je peux faire local je fais local mais parfois ce n’est pas possible. Là ce n’est pas possible. Après tu as aussi du local pas forcément cohérent. Tiens, par exemple, les tomates d’Allassac qui sont sous serres chauffées…

– (cliente) Il faut que tu marques que les épices viennent directement d’Inde, c’est important que les gens le sachent.

– (Hadjila) Oui, je sais mais je ne suis pas une professionnelle du marketing. Il faudrait aussi que je mette : « légumes produits en permaculture ».

– (Cliente) Je prends La Trousse Corrézienne.

– (Moi, dans ma tête) Oh, la bonne cliente !

Oui, évidemment Hadjila vend votre journal local préféré. Elle y a même participé pour tout dire, comme correctrice et distributrice. Nous faisons donc un article de pure connivence populaire. Sans aucune honte. Et même avec fierté. C’est pour la bonne cause.

Commerçante militante ?

Hadjila aimerait que les gens se détournent des supermarchés parce que, dit-elle « c’est de l’exploitation du début de la chaîne à la fin de la chaîne ». Elle est lucide sur le prix des choses et sait que ce qui ne se paye pas à la caisse se paye au quintuple par ailleurs. Hadjila a plaisir aussi à faire travailler les gens du coin. Enfin, elle avait besoin d’un travail producteur de sociabilité. Elle aime le côté café du commerce : les gens se rencontrent ici. Ils échangent autour d’une graine, d’une céréale. Et quand je pose la question « aimes-tu faire la marchande ? ». Elle me répond : « C’est compliqué l’argent avec les gens que je connais. L’échange monétaire. J’aime le côté social. J’aime pas le côté : si tu veux quelque chose, il faut que tu me donnes de l’argent. Mais bon c’est nécessaire. Il va falloir que je m’habitue pour que je continue ». Ici ce n’est pas business is business. Et Hadjila de s’interroger « je ne sais pas si c’est militant ce que je fais, je ne sais pas si c’est possible d’ailleurs d’être militante et commerçante ». Elle va réussir à nous prouver que oui.

Philippe Van Assche

L’épicerie d’Uzerche, du vrac et du local

Du papier, des crayons, pas de pubards.

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