
Que se passe-t-il au Venezuela ? Difficile d’en avoir une idée objective tant les médias nous désinforment éhontément sur le sujet. Alors au LEA nous avons trouvé la solution ! Anne Joubert, rédactrice de la première heure au LEA, est à Caracas et témoigne.
Situation économique et politique
Je me balade souvent dans la rue, je prends le bus et le métro, je m’arrête pour discuter dans les « colas » (les queues), dans les marchés et les magasins, devant les différents stands d’associations, d’organisations politiques, permanents dans les différents quartiers de cette ville. Je rencontre aussi des jeunes, au sein de la cité universitaire, qui comporte un hôpital et des facultés, et puis les amis de ma fille, dont pas mal de couples de franco-vénézueliens, lors de réunions ou de soirées amicales. J’écoute surtout beaucoup.
Oui, la situation économique est plus que difficile, oui, il y a une déception, qui ressemble un peu à celle qu’ont éprouvée beaucoup de gens en France dans les années 80, après s’être réjouis de l’élection de Tonton Mitterrand, ou plus récemment, après avoir élu un président soit- disant « de gauche ». Ils regrettent le temps de Chavez, disent que Maduro n’est pas à la hauteur …
Oui, beaucoup de gens ici réalisent que la manne du pétrole leur fait du tort en réalité, certains l’appellent même le « poison » du Venezuela, et ils paient très cher le manque d’autonomie, alimentaire et médicamenteuse surtout, du pays : depuis un an, le prix de vente du pétrole a encore baissé, la dévaluation du bolivar par rapport au dollar et à l’euro continue, et l’inflation, c’est-à-dire la hausse des prix, surtout pour les produits importés, progresse toujours et se généralise.
Mais, je suis désolée et j’insiste, il n’est pas question de dictature, de parole confisquée par le pouvoir en place, de manifs interdites (en tout cas moins qu’en France !) et les infos par les médias « chiens de garde » français sont falsifiées, que ce soit dans un sens ou dans l’autre : quand je regarde les infos ici par l’intermédiaire de TV5 Monde, je vois bien la désinformation systématique, que ce soit quand il est question du mouvement Nuit Debout et des autres mouvements sociaux en France, ou quand il s’agit de la situation au Brésil ou au Venezuela.
Ce qui est certain en revanche, c’est que tous craignent un coup d’état.
Extractivisme et dépendance
Ce qu’il faut comprendre, dans le cas de l’extraction du pétrole et du gaz, c’est que peu de gens sont employés proportionnellement aux revenus que représentent ces ressources, et que l’État a eu peu à investir pour rendre l’exploitation possible.
L’État perçoit des revenus en imposant d’une manière ou d’une autre la vente sur le marché mondial. Cela veut dire qu’il ne dépend pas de la volonté de “sa” population, pour réaliser un programme d’éducation, de logement ou de santé, il n’est pas obligé de convaincre de la justice et justesse des réformes qu’il engage, puisqu’il les distribue gratuitement.
Il ne sera pas mis sous pression par les différentes couches de la population, car son système a généré des « cadeaux » à cette population, qui elle-même n’a pas eu besoin de contribuer au financement et à l’exploitation.
Le problème, c’est que même si les réformes engagées sont généreuses et protègent les plus fragiles, cela vient “d’en haut”, et ce n’est pas le résultat de revendications, de luttes, de réformes et de compromis.
Si les réformes étaient faites en taxant la production domestique, l’État serait obligé de construire des infrastructures pour cela, de suivre et d’enregistrer en détail les revenus, les avoirs, ce qui représente beaucoup d’organisation et un investissement conséquent.
Cela n’a pas été fait et finalement, cette rente, qui est au fond de l’argent “gratuit”, a fait baisser la pression qui aurait pu permettre d’utiliser de manière efficace les avoirs de la collectivité et a favorisé toutes les possibilités de corruption à tous les niveaux.
Cela veut dire qu’il n’a pas été jugé suffisamment important, tant que la rente restait considérable, d’animer une vie politique de confrontation et de débat pour que les réformes aient un semblant de légitimité, pas seulement chez les plus pauvres, mais aussi dans les autres couches de la population.
Et maintenant, cet État se retrouve dépendant de la bonne volonté du marché international.
La plupart des Vénézueliens, même s’ils ont totalement adhéré au chavisme et à ce qu’il représente comme fierté, comme idéal, et comme valeur de résistance pour le Venezuela mais aussi pour toute l’Amérique latine, ont l’impression qu’ils ont “flambé” leur propre richesse, qu’ils ont laissé tomber leur production agricole, qu’ils sont devenus dépendants des trusts internationaux et de leurs “traités” et qu’en plus, ils ont eux-mêmes participé au pillage de leur propre sol, leur terre mère …
Leur force s’est retournée contre eux, et c’est difficile à digérer.
L’opposition au gouvernement, représentée par les médias internationaux comme un contre-pouvoir de liberté et de “modernisme”, même si elle est majoritaire au parlement, n’est pas du tout majoritaire dans la population. Elle représente le libéralisme dans toute sa splendeur : capitaliste, consumériste, avec des valeurs de droite et conservatrices, soumises au dictat des États-Unis et de l’Europe.
Quant à l’opposition d’extrême-droite, représentée par le “blanc”, dans tous les sens du terme, par les tee-shirts, les drapeaux et la couleur de peau, elle revendique des valeurs, qui, cachées derrière le “pacifisme”, “l’écologie”, et le “bien-être”, sont des valeurs d’exclusion et de racisme.
Situation politique et contexte mondial : golpe, coup d’état caché et institutionnel.
Je vous engage à lire l’article “Washington lance son attaque contre les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud)”, paru dans le Washington Post le 23 avril dernier et traduit par Jean Claude Brenot (LDH de Martel), que nous avons mis en ligne sur le site du LEA : http://bit.ly/259qsb2
Résistances et créativité
Ce sont les colibris, vénézuéliens ou venus d’ailleurs, dont j’ai déjà parlé dans mes précédents articles. comme nous dans le Lot, en France, et partout dans le monde, des jeunes surtout, qui s’organisent en coopératives de production (bio s’ils y arrivent), en groupements d’achats, en collectifs de toutes sortes, pour le droit au logement, les droits des femmes, le soutien aux petits paysans, et le droit à la propriété de leur terre pour les peuples indigènes.
Beaucoup d’entre eux réalisent des peintures murales, des affiches, écrivent des textes et réalisent des documentaires sur des luttes menées ici, comme ma fille Angèle Savino, documentariste et journaliste radio depuis 10 ans au Venezuela.
Lien sur un 3mn qu’elle a réalisé sur la lutte des Indiens Yukpa : https://youtu.be/TSFRzhyFANQ
Bibliographie et liens
– Maurice Lemoine, “Enfants cachés du général Pinochet : Précis de coups d’états modernes et autres tentatives de déstabilisation”, éditions Don Quichotte
– site de Mémoires des luttes : www.medelu.org
– Anna Bednik, “Extractivisme, exploitation industrielle de la nature : logiques, conséquences, résistances”, éditions Le passager clandestin
– site du collectif Aldeah : www.aldeah.org
– Eduardo Galeano, “Les veines ouvertes de l’Amérique latine”, éditions Pocket Terre Humaine
Anne Joubert




