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DE FERRAILLE
Q uand on a enfin compris que la forêt n’était pas que la futaie de chênes de Tronçais, ni, plus près de nous, la forêt jardinée de Sédières, encore moins les alignements militaires de sapins douglas du plateau de Millevaches, quand on a enfin accepté qu’elle pouvait être taillis d’essences en mélange – charmes, chênes, pins, châtaigniers, hêtres, bouleaux, houx – que, livrée à elle-même et aux éléments, ses arbres pouvaient mourir de leur belle mort, leurs squelettes restant dressés tant bien que mal, ou devaient se coucher sous l’effet d’une bourrasque, emportant sous leur poids les branches des arbres voisins, et demeurer de longues années le gîte et le couvert de tant d’espèces d’insectes avant que le bois ne retourne à l’état d’humus, quand on a enfin compris et accepté l’ensauvagement, alors on peut pénétrer avec une curiosité vierge les lieux habités de ce peuple végétal indiscipliné où semble régner le chaos d’une nature qui commence à se faire oublier de l’homme.
Reste qu’au détour d’une sente ravinée on est parfois saisi par l’incongruité d’une présence : celle d’un objet dont on se demande comment il a pu arriver jusque là. Déposé, abandonné en ce lieu voué à l’oubli pour, à son tour, se faire oublier. À ban donné, laissé à bandon, c’est à dire au pouvoir de quelqu’un, ou plutôt de quelque chose : la nature ? Le temps ?
Si c’est aux abords d’anciennes fermes qu’on trouve parfois du matériel agricole au rebut, c’est plutôt dans les bois, dans les friches que gisent des carcasses de voitures dont il fallait se débarrasser discrètement une fois récupérées les pièces mécaniques qui pouvaient être réemployées. Voilà ces extraordinaires et géniales inventions à moteur thermique qui filaient jadis, au gré de leurs propriétaires, sur les routes de campagne comme sur les autoroutes, voilà ces précieuses auxiliaires de l’homme contemporain, toujours plus mobile et plus pressé, passées à l’état d’immobilité perpétuelle.
Comme il se désole devant le spectacle de chablis demeurés dans le bois qu’il fréquente parfois, le promeneur trop habitué à la nature domestiquée peut déplorer qu’on ait pu laisser ici et là ces vestiges de châssis et de carrosseries disloqués, exosquelettes de voitures et véhicules autrefois utilitaires. Pourtant ces vestiges font bon ménage avec la végétation folle qui les environne et qui finit par les envelopper, les dissimuler, presque, au regard de celui qui passe.
Venant de Brive, dès le tunnel de Bonnel en suivant l’ancienne Nationale 89, qui sait si les villages et petites villes des vallées et plateaux corréziens ne seront bientôt plus que des clairières. Pour qui habite ces villages et ces gros bourgs, et que tout conspire à faire habiter le monde, il suffit de s’éloigner un peu pour trouver le couvert des arbres, ces forêts, ces bois encore jeunes, parfois à l’état neuf d’impénétrables et indéchiffrables friches.
Les marges sont au cœur de nos espaces et si nous prenons le temps de les arpenter, il se peut que nous soyons gagnés par l’intuition de la fragilité de la civilisation prométhéenne.
– la trousse corrézienne n °34 – 9
11/12/2020 16:08
didier bertholy





