S’ouvre dans un nouvel onglet
Menu
La Trousse Corrézienne

Ecophil, LTC 28 · 13 mars 2020

Gouverner, gérer, j’errais

Gouverner, gérer, j’errais

Par Philippe Van Assche

« Après moi il n’y aura que des gestionnaires et des comptables », avec l’abolition de la peine de mort et sa mine contrite quand Giscard d’Estaing lui assène sa réplique mémorable : « Vous n’avez pas le monopole du cœur », c’est tout ce que j’ai retenu de François Mitterrand. Mais c’est l’essentiel. Cet homme avait la capacité intellectuelle disparue de s’inscrire dans l’Histoire.

Il n’avait donc pas tort. Qui aurait pu croire en effet à l’époque qu’un banquier d’affaire puisse devenir président ? En même temps, dire cela est faire un raccourci malhonnête. Emmanuel Macron est aussi le titulaire d’un bac scientifique mention très bien, un éconduit de l’École normale supérieure (il aurait échoué deux fois à l’écrit du concours), un diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris, le titulaire d’un Diplôme d’études approfondies de philosophie de l’université de Nanterre, énarque et un haut fonctionnaire de l’Inspection des finances. C’est sur des conseils avisés qu’il décide de se mettre en disponibilité en 2008 pour faire fortune dans la Banque d’affaire Rothschild, d’abord comme salarié, puis comme gérant de 2010 à 2012. Brillant là aussi, il fait effectivement fortune : 2 800 000 d’euros brut en deux bonnes années l’équivalent de plus de 155 ans de SMIC. Honnête non ? C’est en dirigeant l’une des plus grosses négociations – le rachat par Nestlé de la filiale « laits pour bébé » de Pfizer, transaction évaluée à plus de neuf milliards d’euros – qu’il devient millionnaire. Mais dire qu’il est à l’origine de l’expression « boire du petit lait » ne serait pas moins malhonnête…

Je vous raconte tout cela et vous allez me dire « ça n’a pas grand intérêt » et puis ce sont des informations qu’on peut trouver sur Wilkipédia. Tout à fait. Mais l’intérêt de situer le personnage permet de mieux comprendre pourquoi il ne gouverne pas et comment il mène une non-politique, inscrite dans un non-programme. Il gère. Le discours fait le reste, l’illusion. Le gestionnaire a une double mission. Il co-construit, avec ses alter ego détenteurs des moyens financiers du pouvoir, un monde qui leur est idéal et réaliste. Et surtout, il le rend supportable à la masse des autres, devenus ressources humaines(1) et/ou consommateurs. Il fabrique à sa mesure et ajuste. Et plus il ajuste, plus il doit discourir, flatter et sourire. Le rien de politique demande beaucoup d’adresse. Le mouvement des gilets jaunes éclate, Emmanuel – « Dieu avec nous » chez les catholiques(2) – parle donc au peuple et multiplie la prime d’activité : cent euros de plus par mois. Pour autant, ici, pas de miracle : ces 100 euros d’augmentation étaient prévus mais devaient être répartis sur la mandature. La généreuse proposition n’est donc, comptablement, qu’un décalage de trésorerie.

Au premier avril, ce sera la fin d’une période de reforme de l’assurance chômage. Encore une. Elle vise à faire des économies. Évidemment, puisqu’il n’y a plus d’autre horizon. Il s’agit donc de raboter par-ci par-là 3,4 milliards d’euros en trois ans pour préserver la santé financière du régime, endetté à hauteur de 35 milliards d’euros. Cette somme est, à peu de choses près, le manque à gagner d’une mesure de fin 2018 visant à augmenter les salaires. En effet depuis novembre de cette année, les salariés ne cotisant plus à l’assurance chômage ont pu jouir mécaniquement d’une augmentation de leur net (36 € par mois pour les smicards). Par contre : aucune augmentation du salaire réel brut et théoriquement plus de pouvoir sur la gestion de la caisse chômage puisque plus de participation. Sans l’arrêt brutal de cette dernière, l’assurance-chômage devait atteindre le « quasi-équilibre » en 2019, puis engranger des excédents de 1,6 milliard d’euros en 2020 et de 3,6 milliards en 2021(3). C’est tout de même malin : faire croire à une augmentation des salaires et, se faisant, déposséder les salariés de leur pouvoir de gestion et ensuite leur grignoter l’assurance pour laquelle ils ne cotisent plus en se faisant passer pour le sauveur d’une dette structurelle inéluctable.

Plus de gouvernance, errance de gérance, j’erre donc… La logique gestionnaire seule ne gouvernera jamais les hommes sauf à les déshumaniser. Nous sommes fabriqués de symboles, d’histoires et de dialectique… Et pourtant cette logique emprisonne la pensée dans un élan renouvelé de bonnes intentions, comme une récurrence, la recherche inconsciente d’un maître ou le renouvellement possible de l’expression d’une modernité des élans barbares qui nous habitent.

1 L’occasion d’écouter cette excellente émission : https://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-idees/du-crime-nazi-au-management-moderne-une-histoire-commune

2 Ayant fait ses études secondaires à La Providence, établissement catholique privé d’Amiens, ce prénom n’est peut-être pas totalement un hasard.

3 Le Figaro de juin 2018 cité dans Écophil Ce mois-ci je (me) touche plus – LTC novembre-décembre 2018

Philippe Van Assche

Du papier, des crayons, pas de pubards.

Le papier, c'est encore mieux.

C'est bien de nous lire sur ton mobile. Mais la Trousse papier, c'est autre chose : 5 numéros par an, écrits et dessinés en Corrèze, postés chez toi.

Dans la même trousse

La France championne des inégalités scolaires #6

L’école française se place au dernier rang des pays de l’OCDE concernant l’égalité scolaire. Cette ségrégation est structurelle et s’appuie en particulier sur la dégradation progressive de l’école publique qui incite les familles mécontentes qui le peuvent à se tourner peu à peu vers le…

13 mars 2020

Aujourd’hui, c’est une journée mondiale !

Aujourd’hui, c’est une journée mondiale !

Il y a quelque temps, j’ai été interpellé par une collègue sur : « … les efforts que j’étais prêt à consentir pour adopter une démarche éco-citoyenne pérenne en privilégiant les déplacements doux et alternatifs… » !

13 mars 2020

« Once Upon A Time In Hollywood »

Once Upon A Time In Hollywood, de Quentin Tarantino

Ou comment Tarantino va sauver le cinéma par Goulven

13 mars 2020

Articles récents

Dessin d’Herbette : Donald Trump reçoit un paquet cadeau « LMB » des mains d’un homme en costume — « Formidable, thank you! »

Vente de LMB Aerospace à Malemort

Le Parti communiste français (PCF) – section de Brive a fait parvenir le communiqué de presse ci-dessous à La Trousse corrézienne en février dernier. Nous lui posons en retour quelques questions dans l’encadré qui figure en bas de page.

17 octobre 2026

Illustration : un panneau « DÉVIATION » jaune et noir à la peinture épaisse.

Déviation de la RD 901 à Varetz : une opération qui interroge

Le 12 juillet 2024, le conseil départemental de la Corrèze a décidé, à l’unanimité, de retenir le tracé de la variante numéro 1 et donc de relancer à l’identique un projet datant de plus de 30 ans.

17 octobre 2026

Aquarelle de Bernard : la vache Mounette, une fleur à la bouche.

Vachement bien…

C’est l’histoire d’une vache qui dépérissait au fond d’une étable, faute de bons soins sans doute. Paul l’a vue et il n’a pas aimé ça, alors il l’a achetée. Il l’a amenée chez lui, il l’a retapée, il l’a baptisée Mounette et chaque année ensuite,…

17 octobre 2026

✕
Fermer le menu
Les rubriques
LE JOURNAL
♥ Soutenez-nous : faites un don !S'abonner au journal