Fin juillet, la cascade était réduite à peau de chagrin… En passant au-dessus, sur le vieux pont, j’avais envie de pleurer pour la grossir un peu. D’ordinaire emplie, du fond des âges, de son grondement oscillatoire modulé par le vent, la vallée semblait vide et même carrément inquiète. Dans la touffeur des nuits, il fallait vraiment tendre l’oreille pour percevoir un vague murmure écrasé… Nous avions tous le cœur lourd, un vrai chagrin de bruit. Le samedi matin, ne tenant plus, j’ai bu un café, mâché son marc, attrapé une bouteille de liqueur de gentiane dans la belle armoire de mes aïeux et fait du stop jusqu’à Peyrelevade – bourgade du fin fond de la Haute-Corrèze, connue pour ses mégalithes mystérieux – rejoindre mon ami dont-je-tairai-le-nom-car-il-est-en-tournée-au-Kosovo-et-je-n’ai-pu-lui-demander-l’autorisation qui investissait La Croule – une ancienne discothèque transformée en salle de concert, sujet d’un prochain article – pour y faire, avec une centaine de potes, plein de bruit. Venus, en mode débrouille, de Bordeaux, Cherbourg, Nancy, Paris, Strasbourg, Lyon, Pau, Saint-Étienne, Clermont-Ferrand ; de Belgique, de Suisse, d’Iran, de Russie, du Mexique et j’en passe, nous avons transformé ces deux jours en cascade de musique – légèrement parfumée de gentiane.
– Enfin, « musique »… Oui, le bruitisme c’est ce que vous imaginez, avec un ampli : faire crisser des assiettes avec un ampli, faire vibrer un élastique dans un ventilateur avec un micro-contact et avec un ampli, passer des cassettes audio à l’envers avec des clous et avec un ampli, maltraiter un synthé avec un ampli, hurler, gémir, beugler, rugir, tonner, lire une conférence sur les ovnis avec un ampli. Fini, d’oser. Il y a vraiment plus nécessaire.*(Là, je ne comprends pas) – Enfin, « légèrement »… Le lundi matin, si on avait eu la motiv, on pouvait bâtir une échelle jusqu’à la Lune avec nos cadavres de gentiane. Au fait ! Il paraît que certains dirigeants de l’humanité veulent de nouveau envahir la Lune ? Nous sommes nombreux à émettre de sérieux doutes. Pour y faire du golf ? Non. Gente dame pardonnez-nous, furieux fous qui ne connaissons même pas votre doux visage. Les concerts, tous plus barjes les uns que les autres, se sont succédés du samedi vers 14h au dimanche vers 6h. Je vous avoue, ignorant que deux mois plus tard on me demanderait d’écrire un article, j’ai tout écouté sans souci de classification ou d’attribution, je veux dire sans retenir ni les techniques ni les noms des groupes (pouvez éplucher la photo), et je sortais régulièrement fumer, plonger dans un regard amical, contempler les feuilles des peupliers virevolter dans la nuit si noire – j’ai su plus tard que c’étaient des peupliers. Me souviens en particulier d’un set contre les violences policières… Le musicien est un homme qui s’est fait tirer dessus dans une ZAD, et il s’est inspiré des dépêches AFP mentionnant toutes « violences en marge » de manifestation. Violences en marge ! En marge. Ce qu’ils peuvent dire !.. Ils peuvent tout dire. Et au même moment, dehors, un camion de gendarmes, ameuté par une bagarre, illuminait psychédéliquement de son gyrophare les buissons épars. Vers 6h, alors que la moitié de Tête de Cerf lançait un hip-hop minimal qui continue à faire parler de lui dans les milieux autorisés, je m’endormais paisible sur l’épaule d’un monsieur masqué qui me parlait de gilets jaunes. Vers 7h, un ange-gardien m’installait à l’étage dortoir de la vieille ferme, où il m’avait débusqué un matelas libre. Alors, euh ! libre, car il reposait sur un sommier dont il ne restait qu’une seule latte. Au matin, j’avais l’impression d’avoir dormi sur un diplodocus. Ça, c’est fait. Sous un ciel qu’armée de toute la prudence du monde je qualifierai d’extatique : bleu tendre, traversé de cumulus hardis, et veloutés, un ciel changeant, pur à la fois et variable, qui faisait scintiller intimement les cimes verdoyantes des peupliers, léchées par le vent comme le corail de la terre – je n’ai su que plus tard que c’étaient des peupliers – quand j’ai rouvert les yeux, tous dansaient dans l’herbe. Des individus géniaux avaient installé leurs platines vinyles dans la prairie… Je suis restée longtemps sur mon dinosaure à écouter sans effort, par la fenêtre, ces milliers de morceaux merveilleux d’un autre monde. Un monde d’amis inconnus, en fait. Puis j’ai décidé de sortir dans mon pyjama de soie. Probable que je scintillais aussi, car le garçon m’a vue tout de suite et il est venu me voir, et bien que je ne parle pas vraiment russe, il a accepté de me suivre au-delà du ruisseau, parmi les pousses folles, les ombelles perplexes, les herbes rousses, les joncs brûlés. On entendait toujours la musique. Il connaissait un peu de botanique. Fugitifs et calmes.
E. M.





