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La Trousse Corrézienne

LTC 27 · 8 novembre 2019

La mort marchande : et ils pompaient… (3)

Par la Racine

Par la racine est un groupe de discussion initié depuis deux ans sur le plateau de Millevaches. Il réunit aujourd’hui une dizaine de personnes.

Hélène, membre du groupe a suivi la formation de conseiller funéraire. À la Fête de la Montagne, elle nous présente Par la racine et nous parle de la mort (cf article page).

L’idée de ce groupe : faire que la mort ne soit pas, plus un tabou. Il faut « déniaiser notre relation à la mort », se réapproprier ces moments où nous y sommes confrontés lors du décès d’un proche pour ne plus être soumis à ce qui nous est imposé comme obligatoire.

Elle explique que nous avons perdu notre culture ancienne des rites funéraires, nous avons laissé d’autres prendre en main des moments qui font pleinement partie de la vie. Nous nous laissons faire, faute de connaître la législation et nous perdons même le sentiment de « notre légitimité » à exprimer « je prends en charge ce défunt ».

Le propre du groupe Par la racine, c’est d’accompagner les gens dans ce qu’ils souhaitent, d’être accompagnateur et médiateur entre les pompes funèbres et les proches pour que le désir s’exprime et puisse trouver sa place. Il s’agit de donner à la cérémonie le sens qui convient à chacun, de créer les conditions pour dire au revoir à nos proches. C’est en connaissant la réglementation et le travail des pompes funèbres que nous pourrons être libres de choisir ce qui nous convient. Ainsi, il n’est jamais obligatoire d’avoir, lors des incinérations, un maître de cérémonie et nous avons le choix de refuser des soins de conservation. Par la racine veut répondre aux questions que chacun peut se poser.

La volonté actuelle est donc de constituer un groupe d’accompagnement. « Redevenir maître de ce moment-là », pour être capable de poser la légitimité que nous avons abandonnée est un questionnement évidemment politique.

D’autres projets sont dans les tuyaux, comme une réflexion portant sur les cimetières, créer des pompes funèbres alternatives, ce qui existe déjà, ainsi que des pompes funèbres coopératives, en particulier à Nantes, et mettre en place des « cafés mortels » à Tarnac, Faux-la-Montagne, Gentioux où l’on pourrait parler librement de tout ce qui se passe autour de la mort.

En attendant, un long café mortel d’une semaine était proposé fin octobre, où j’ai relevé dans le programme « Comment parler de la mort aux enfants ».

Hein, comment fait-on pour que ce questionnement qui nous dérange souvent devienne collectif plutôt que son problème à soi tout seul ?

Par la racine est une réponse.

J’irai marcher sur vos tombes : un cimetière jardin à Égletons

Un cimetière jardin à Égletons

À Égletons, on trouve deux cimetières. L’un traditionnel, pour ce côté-ci de la planète, avec des morts entassés comme dans des cités-dortoirs ; l’autre plus ouvert, plus vert, aux allées plus larges et aux tombes espacées. Imaginé par l’architecte Armand Varieras au début des années soixante quand le premier est devenu trop petit. Un cimetière parc, un peu copié sur le modèle américain, où il fait bon se promener, où l’œil accroche autant aux arbres, subtilement espacés, qu’aux pierres tombales. Où le regard se laisse glisser au loin vers les Monédières.

Mais qu’est-ce qui cloche alors ?

À première vue, on aurait en effet plus envie de dormir ici pour l’éternité que dans le cimetière d’en bas. À première vue… Car ce « jardin » est aussi « naturel » qu’un terrain de golf, avec son gazon sans une herbe folle, ses allées bien propres, ses arbres bien taillés. Un jardin bien policé. Deci delà des tombes, quelquefois modestes avec un rectangle de verdure, ou du gravier, mais surtout des pierres tombales qui en imposent. Un cimetière du mitan du XXe siècle, quand ni l’argent ni l’espace ne comptaient jusqu’à chercher à emporter son confort et son espace privé au cimetière. Quand les humains avaient pour seul souci de ne pas être oubliés. Un cimetière à l’image de ces villes tentaculaires, avec chacun sa maison, son jardin et son barbecue. Chacun chez soi et Dieu pour tous. Pourtant, le monde a changé depuis soixante ans, les familles se sont dispersées, les morts sont un peu délaissés et les concessions ne sont plus à perpétuité… Seules les inscriptions sur les pierres affirment qu’on ne les oubliera jamais, ceux qui reposent là.

Sous ses aspects bucoliques, le cimetière paysager est l’anti-cimetière de notre époque, qui se dessine d’ailleurs à l’entrée avec ses petites cases destinées aux urnes funéraires. Avec le souci grandissant de préserver l’espace naturel et de ne pas encombrer la nature de nos traces artificielles (en béton ou en marbre), l’ultime retour à la terre ne devrait-il pas s’accompagner d’un peu plus d’humilité ? Faire des jardins des cimetières et des cimetières des jardins où les corps deviendraient arbres, buissons, où les humains accepteraient leur condition de poussière dans l’univers ?

Rachel Kejem

Histoires de cimetières et de pompes funèbres

Par belle amie

M’étant proposée pour écrire l’histoire des pompes funèbres & co dans le dossier, j’ai tout d’abord pensé aux enterrements en grandes pompes, me demandant quel était le lien entre les deux expressions. Dictionnaire historique de la langue française oblige, on trouve les premières traces du mot « pompe » en 1165 où il désignait « une escorte », « un cortège » ; et dans un contexte sacré « la procession », d’où son sens figuré de « faste, éclat ». On a tout en un tournemain : la pompe – l’appareil du convoi qui portait un mort en terre, sens qui n’a plus cours aujourd’hui et ne survit que dans l’expression métonymique pompes funèbres : l’établissement qui se charge des enterrements – de l’enterrement en grandes pompes – luxueux, expression aujourd’hui « utilisée avec une nuance plaisante », nous dit (plaisamment) Alain Rey -.

Pour faciliter le passage entre vie et trépas les hommes ont toujours, à travers le temps, institué des rites funéraires (adaptés de différentes civilisations en fonction de leurs échanges) et fait évoluer les lieux de sépultures. Dès la chute de l’empire romain, la crémation disparaît pour ne revenir que bien plus tard dans les us et coutumes de nos contemporains. En France, avec le développement de l’ère chrétienne, l’inhumation devient donc le seul mode de traitement des cadavres. Privilège tout d’abord accordé aux grands du royaume, les défunts vont peu à peu être inhumés aux abords des églises, associant géographiquement morts et vivants. Le cimetière s’établit donc à l’intérieur des villes et des villages malgré les graves problèmes d’épidémies, de salubrité publique et le manque drastique de place. À partir du 19e siècle, le cimetière devient un lieu d’exercice de métiers comme écrivains publics, baladins ou prostituées car il bénéficie du droit d’asile et de la protection de l’Église ; jusqu’à un édit de Louis XIV qui les interdit.

Côté organisation, au Moyen-Âge, pour pouvoir faire face aux épidémies de peste dévastatrices et disposer de gens pour les enterrements, l’Église va encourager la création de sociétés charitables, sortes d’associations qui se chargent bénévolement – via une cotisation – des aspects matériels des funérailles. Pour la plupart des fidèles la sépulture va devenir collective : une fosse commune d’une dizaine de mètres de profondeur pouvant contenir jusqu’à deux-mille cadavres, excusez du peu. Les corps s’y décomposent et lorsqu’on a à nouveau besoin de place, on entasse les ossements dans des charniers autour des cimetières (qui étaient très petits, il en existait plus de deux-cents dans la capitale). L’ambiance dans les villes devient insupportable et soulève de vives protestations des habitants. En 1765, le parlement prescrit le transfert des cimetières extra-muros mais cette mesure n’est pas appliquée avant le drame du cimetière des Innocents (situé dans l’actuel quartier des Halles à Paris), en 1780. On y inhumait des cadavres depuis mille ans dans des conditions épouvantables (le cimetière était tellement saturé qu’il se trouvait rehaussé de deux mètres par rapport aux rues adjacentes) et l’éboulement d’un des murs voit le déversement des fosses communes contenant des cadavres en pleine décomposition dans les caves et les entresols des maisons alentours, entraînant une prise de conscience. Le cimetière est fermé et rasé (comme des dizaines de cimetières après lui)… Mais que faire des monceaux d’ossements qu’il contient ? L’idée naît de les déposer dans les carrières de Paris, aménagées au préalable : les catacombes (le plus grand ossuaire du monde qui contiendrait six millions de corps sur une période de quarante générations).

Le décret impérial de 1804 – sous Bonaparte et mis en œuvre par Nicolas Frochot – apporte de nouvelles mesures dont certaines sont toujours d’actualité : aucune inhumation dans les églises ou les lieux privés à quelques exceptions près, suppression des fosses communes, obligation pour les communes de créer de nouveaux cimetières hors des bourgs et des villes, attribution des pouvoirs de police des cimetières aux autorités municipales, création en 1811 du service des pompes funèbres de Paris et du principe de l’octroi du service à un seul entrepreneur, acquisition de concessions particulières pour des durées fixées, etc. La loi sur les fosses communes ayant été détournée, il faudra attendre Napoléon III pour que les indigents soient réellement enterrés en fosses individuelles : plus de la moitié des décès à Paris se soldent alors par une inhumation gratuite en fosse séparée.

Haussman, qui prépare le grand Paris, se rend compte que les villages autour de la capitale vont être annexés et que les cimetières vont à nouveau se trouver dans l’enceinte de la ville. Il envisage alors de construire une immense nécropole loin de la ville, mais les parisiens s’y opposent. Les mentalités ont changé et ils ne veulent plus d’une ville sans cimetière !

À la même époque, la IIIe République va adopter une série de lois pour laïciser les pompes funèbres et les cimetières. À partir de 1884 notamment, on ne peut plus faire de distinction basée sur des critères religieux (sauf en Alsace et en Lorraine) ; avant cela les autorités religieuses pouvaient refuser des inhumations dans leurs cimetières confessionnels. Ces lois restituent donc le caractère de propriété communale aux cimetières. En 1887, après une bataille juridique de longue haleine, une loi sur la liberté des funérailles permettra à tout majeur d’en choisir librement le caractère civil ou religieux et le mode de sépulture, légalisant ainsi la crémation, à laquelle l’Église catholique est opposée (le Pape de l’époque interdira d’ailleurs des funérailles religieuses à quiconque la choisirait ; interdiction levée en 1964 lors de Vatican II). C’est en 1989 que le crématorium du Père-Lachaise, le premier en France, ouvre ses portes.

En 1904, juste avant la séparation de l’Église et de l’État, le service des pompes funèbres est réaménagé : le monopole de ce service public est confié aux communes en ce qui concerne ce qu’on appelle le service extérieur : c’est-à-dire le personnel, les corbillards, les cercueils et les travaux des cimetières et laisse dans le commerce libre les autres prestations ou fournitures facultatives. Le service intérieur : c’est-à-dire les cérémonies cultuelles, est laissé aux cultes. Cette loi va réorganiser les pompes funèbres et des régies municipales vont se créer dans les grandes villes pour faire face à leurs nouvelles obligations. D’autres vont rechercher des entrepreneurs spécialisés pour sous-traiter ce service public par voie de concession (elles confient au concessionnaire le soin de gérer ce service public, des redevances sont versées par les usagers en contrepartie des prestations fournies).

Au début du XXe siècle on compte encore très peu de crématoriums car les français sont très attachés aux cimetières, d’ailleurs les droits des concessionnaires se renforcent. Les funérailles et la pompe des enterrements témoignent du rang social des familles mais elles se meurent peu à peu avec les changements de mentalité. Les gens ne mourant plus guère chez eux et les morgues des hôpitaux n’offrant pas l’accueil nécessaire aux familles, des entreprises implantent des chambres funéraires baptisées funérarium ou maison funéraire et en 1965 les soins de présentation des corps sont confiés à des professionnels qui vont se spécialiser dans les soins de conservation.

À partir de 1976 où une réforme va simplifier les formalités de la crémation et où des innovations vont voir le jour (comme la remise des cendres aux familles), elle va se développer pour atteindre aujourd’hui 20 % des obsèques, dans plus d’une centaine de crématoriums à travers le pays.

Depuis la loi de 1993 les pompes funèbres se libéralisent et ce secteur devient lui aussi source de profit…

Toutes ces informations ou presque ont été tirées du site https://www.cairn.info/revue-etudes-sur-la-mort-2004-1-page-9.htm#

Le cimetière paysager d’Égletons
Le cimetière jardin

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