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La Trousse Corrézienne

Local, LTC 27 · 8 novembre 2019

Non, les braves gens n’aiment pas que…

Non, les braves gens n’aiment pas que…

J’arrive dans ce village – village, en Corrèze, c’est le nom qu’on donne à tout hameau, à tout groupe de maisons et de fermes – où je trouve sans difficultés la maison de Guenedhel et d’Agathe. Un petit garçon âgé de 4 ans me toise tranquillement, assis dans un fauteuil de jardin.

– Bonjour. Tes parents sont là ?

– Ils sont au jardin. C’est juste après le tournant. Tu peux y aller à pied, c’est pas loin.

Je parcours 150 mètres. C’est le choc répété d’une masse sur un piquet qu’on plante qui me guide jusqu’à un pré masqué de la petite route par une haie. Guenedhel et Raphaël, woofer, n’économisent pas leur peine pour poser une clôture autour de cette prairie jaunie qui accueillera prochainement les premières chèvres et brebis du couple. À l’aide d’une courte barre métallique qui fait office de barre à mine, ils préparent les trous dans un sol qui n’a pas absorbé la moindre ondée depuis des semaines.

Hors cadre…

Isaïa m’a suivi de loin pour s’assurer que j’avais bien trouvé ses parents. Ou par simple curiosité à l’égard de l’inconnu que je suis. Pendant qu’Agathe raccompagne son fils à la maison, Guenedhel me présente « la ferme » que, fraîchement arrivés de la Lozère, ils ont acquise un an plus tôt. La grange, un petit hangar et bien sûr la maison sous laquelle Guenedhel a aménagé provisoirement son atelier. Guenedhel est ferronnier d’art. La petite propriété compte aussi 18 ha assez bien groupés de prairies et de bois. De quoi se doter d’un petit troupeau de caprins et d’ovins. L’élevage, c’est plutôt la partie d’Agathe.

Quoi de plus banal, direz-vous : des jeunes comme bien d’autres qui réalisent leur rêve à la campagne et à qui on souhaite tout le bonheur possible. Pas de quoi remplir des colonnes de « la Trousse » !

On est à Espagnac, dans l’ancien canton de La Roche-Canillac. C’est le maire qui m’avait laissé entendre que le voisinage ne semblait pas, mais pas du tout, enclin à réserver le meilleur accueil à ces nouveaux habitants. Le langage institutionnel a consacré la formule « hors cadre familial », souvent abrégée en « hors cadre », pour désigner quelqu’un qui s’installe agriculteur hors de toute succession familiale proche. Ainsi, Agathe est une nouvelle agricultrice installée hors cadre familial. Quoi qu’il en soit, pour leurs voisins bien intentionnés, Guenedhel et Agathe sont bien « hors cadre », surtout hors de leur cadre étriqué de familles bien comme il faut ! Tout commence par des invectives et des jugements déplacés sur leur manière d’être, des critiques véhémentes sur les aménagements qu’ils réalisent (une palissade en bois comme clôture, par exemple) pour dégénérer en sortie fracassante de l’un des voisins, fusil en main, coup de feu en l’air, au motif que l’assemblée, ce soir-là, est trop bruyante. Alors que j’écris ces lignes, je prends connaissance d’un message vocal reçu sur mon portable, message de Sylvain, dont il sera question ensuite. Je le rappelle aussitôt. Il m’apprend que Guenedhel et Agathe ont découvert le matin même des clôtures saccagées. Mais on sait combien nos campagnes souffrent d’une population trop nombreuse de sangliers…

De quel bois ils se chauffent…

À un jet de pierre de là, disons trois bons kilomètres, il y a un bois. Et dans ce bois, dit la chanson, savez-vous quoi, etc. Huit hectares de feuillus, un petit étang, l’ensemble non loin du bourg de Saint-Paul, dans un triangle délimité par la D 10, la D 26 et la D 29. Le propriétaire se déclare prêt à vendre ces parcelles forestières. S’il est une association corrézienne, parmi d’autres initiatives collectives et individuelles, qui s’emploie activement à promouvoir les usages respectueux du patrimoine forestier, c’est l’association Faîte et Racines, dont il a déjà été question dans les colonnes de « la Trousse » (voir encadré). Forte d’un petit pécule de plus de 50 000 € collectés grâce à un appel aux dons, elle s’est portée acquéreuse des huit hectares mis en vente à Saint-Paul.

Nous sommes en mai 2019. Le jour de la signature du compromis de vente arrive. Coup de théâtre à l’étude notariale : le propriétaire renonce à la vente au profit de l’association qui, pourtant, y offrait un bon prix. Motif : il a reçu une offre plus avantageuse encore, celle d’un voisin, agriculteur. Sylvain et plusieurs des membres de l’association, passée la surprise, cherchent à savoir ce que cache ce revirement tandis que le vendeur avait affirmé que personne, dans le voisinage, n’était alors intéressé par l’acquisition de ces parcelles.

Les propos qui sont rapportés aux membres de l’association par un riverain font état de pressions exercées par des voisins sur le propriétaire vendeur. C’est qu’on ne veut pas voir s’installer à cet endroit des yourtes et autres constructions exubérantes qui rappelleraient certaines ZAD occupées par une faune peu fréquentable.

L’ironie de cette histoire, c’est que le vendeur, plutôt embarrassé d’avoir en quelque sorte trahi son engagement à l’égard de l’association, a proposé de faire un don à Faîte et Racines. Sorte de compensation. À moins que ce ne fût une manière d’acheter le silence.

Nés quelque part

Il n’y a bien sûr pas de lien entre ces deux histoires dont l’apparente banalité peut d’ailleurs susciter l’indifférence. Mais quelques similitudes, tout de même : outre le fait qu’elles se déroulent simultanément à peu de distance, elles témoignent d’un rejet manifeste à l’égard de personnes ou groupes de personnes déjà stigmatisées comme marginales, probables perturbatrices et a priori enclines à la subversion. Si dans le cas d’Agathe et Guenedhel, on a surtout affaire à une palette d’actes d’intimidation impulsifs ou prémédités pouvant aller jusqu’à des menaces violentes, pour Faîte et Racines, il suffit, semble-t-il, qu’une personne agite des peurs pour que celles-ci gagnent un groupe d’individus prêts à véhiculer à leur tour les rumeurs colportées. Dans tous les cas, chacun se sent menacé par ces « étrangers » qui, par leur raisonnement, leur position, leur projet, leur manière d’être et surtout leurs choix assumés, remettent sans doute en question non seulement les pratiques et modes de vie conventionnels, mais aussi le rapport traditionnel au patrimoine. Comme si vivre dans la joie un engagement personnel ou collectif avait quelque chose d’insupportable pour certains. Sous-jacentes à ces attitudes d’intolérance et de rejet, il y a indéniablement de la frustration et une pleutrerie sournoise de la part de ceux qui, parce qu’ils sont « de là », se considèrent légitimes à interdire « leur » territoire à quiconque ne leur ressemblerait pas assez.

Mon Dieu, qu’il ferait bon sur la terre des hommes Si on n’y rencontrait cette race incongrue, Cette race importune et qui partout foisonne : La race des gens du terroir, des gens du cru.

(G. Brassens)

Didier Bertholy

Du papier, des crayons, pas de pubards.

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