L’histoire du mois commence par un détour. Un détour par mon ancienne vie, une vie où je travaillais dans l’industrie et plus précisément sur une plateforme logistique. L’équipe dont je m’occupais pouvait manutentionner des pièces de rechange allant de quelques grammes à trois-cents tonnes ! Le souci de sécurité était omniprésent car on ne plaisante pas avec sa propre vie ou celle des copains lorsqu’on a une pièce de trois-cents tonnes suspendue à un crochet de manutention au-dessus de la tête ! La mère des batailles, c’était de faire en sorte que tout le monde mette son casque dès qu’il était dans l’entrepôt, quelque soit le travail qu’il allait ensuite effectuer. Ça en faisait sourire certains car si trois-cents tonnes vous tombent sur la tête, casque ou pas, le résultat sera à peu-près le même ! Techniquement, c’est parfaitement vrai mais l’enjeu du casque n’est pas là. Si on insistait autant sur ce casque, c’est qu’en l’ayant sur la tête à chaque seconde la personne pouvait se dire « je suis en danger, je dois faire attention ». Le casque, c’est une sirène qui bourdonne en permanence à votre oreille, il ne doit pas être trop confortable, on ne doit surtout pas oublier qu’on le porte, c’est grâce à lui qu’on sera vigilant au bon moment ! Et de temps en temps, il vous évite une petite bosse…
Colibrisme versus militantisme, cette histoire de casque est un sacré détour ! Mais de quoi parle-t-on au juste ? Le colibrisme est un néologisme pour parler de cette tendance écologique inspirée de la légende amérindienne du colibri et popularisée par le mouvement des colibris de Pierre Rabhi (cf une Trousse précédente sur ce sujet). Il s’agit d’inciter chacun à faire de petits gestes écologiques, une part à sa mesure pour éteindre l’incendie planétaire en partant du principe que si tout le monde fait sa part, le problème global trouvera sa solution. Et pourtant, on a tous compris que ce n’est pas en fermant le robinet pendant qu’on se brosse les dents que l’on sauvera la planète ! Les petits pas ont leur limite. C’est d’ailleurs la cause du départ de Nicolas Hulot du gouvernement, lui à qui on demandait de se contenter de petits pas alors qu’il était à la bonne place pour des actions d’envergure. Plutôt qu’être colibri au pouvoir, il a préféré être militant en dehors. Mais colibrisme et militantisme sont-ils incompatibles ? Fait il rallumer le robinet ? Se moquer de ceux qui l’éteignent sous prétexte que nos problèmes environnementaux sont bien plus graves et ne trouveront de solution que par une action générale, militante et politique ?
Comme souvent entre le blanc et le noir se loge le gris… et c’est là qu’on revient au détour du début. Parce que le colibrisme est le casque du problème écologique. Tous ces petits gestes écologiques nous rappellent chaque jour le danger que nous courons, nous poussent à rester aux aguets. Une campagne de publicité actuelle nous présente comme un héros des temps modernes ce père de famille qui, par souci écologique, écrase ses bouteilles d’eau en plastique avant de les mettre à la poubelle. À chaque fois ça me met hors de moi, parce que le problème ce n’est pas le volume que prend la bouteille dans la poubelle mais le fait que l’on produise des objets à usage unique dans des matières non renouvelables qui diffusent des produits toxiques dans notre alimentation pour nous vendre un produit de nécessité publique dont de grands groupes capitalistes se sont adjugés la propriété privée. Et dans cette grande description, chaque mot pose un problème en soit, alors, écraser la bouteille…
Mais les petits gestes écologiques, c’est vite contraignant, comme ce casque que l’on choisit volontairement inconfortable. Et comme c’est contraignant, ce père de famille, un jour, finira par se dire que s’il n’achetait plus de bouteille en plastique, ça serait encore mieux et même pourquoi pas s’il boycottait carrément cette marque… Et puis jour, de bouteille en brosse à dent, de paille en tawashi il se mettra à en parler à ses amis, à sa famille, à ses collègues, à des inconnus dans la rue. Il adhérera à une association de quartier, deviendra militant dans une ONG environnementale puis militant dans un parti politique… Tout cela parce qu’un jour, il aura commencé à écraser des bouteilles en plastique pour sortir moins souvent les poubelles… Le colibrisme comme marchepied du militantisme…
Le seul souci, c’est qu’on n’a plus vraiment de temps devant nous alors il va falloir aider les copains à sauter les étapes !
Michel Dupuis



