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La Trousse Corrézienne

LTC 26 · 6 septembre 2019

Eugénie Ratai

« Eugénie Ratai »

Sur la table en Formica bleu clair revenu à la mode dans les années 2000, assortie au reste de la petite cuisine bien tenue, Eugénie Ratai se tient la tête entre les mains. Ses mains aux ongles vernis – quoiqu’assez anciennement mais qui témoignent du soin qu’elle accorde (sans excès et plus par habitude qu’autre chose) à son apparence – tiennent entre elles une tête bien faite auréolée d’une chevelure toute de broussailles dont la négligence ne témoigne pas, elle, d’un petit matin – on est en milieu d’après-midi –, mais plutôt, et c’est regrettable, d’un vrai moment de détresse. D’ailleurs Eugénie se répète depuis un bon moment « Comment en suis-je arrivée là ? ». Si la formule est un peu éculée, on remarque tout de même l’inversion sujet-verbe dans l’interrogative qui dénote une langue recherchée révélant une culture certaine, excusez du peu. Eugénie serait du genre à avoir fait bac L et une prépa que ça ne nous étonnerait pas, et on aurait raison de le croire. Bien éduquée et avec tout plein de bagages pour affronter le monde, Eugénie, semble-t-il, en est tout de même arrivée « là ». C’est un fait. Et malgré son nom de famille qui ne présageait rien de bon – un adepte de l’onomastique l’aura certainement relevé – elle se dit en pleurant sans larmes qu’elle aurait pu, qu’elle aurait dû savoir éviter la situation fâcheuse dans laquelle, présentement, elle se trouve.

Un peu plus d’un an avant elle a rencontré un beau gars lors d’une soirée organisée par des amis. Le genre apéro-dînatoire où d’ailleurs on avait bien rigolé. Ça tombait bien parce qu’Eugénie, fraîchement célibataire et fringante après un ou deux verres de rhum, se sentait toute prête à remettre le couvert. Alors quand elle a remarqué qu’il l’avait remarquée, elle a fait le premier pas et au pas de course, ils ont fait tous les suivants.

Là l’histoire pourra paraître un peu elliptique, c’est vrai, mais je laisse chacun imaginer les premiers rendez-vous dans les endroits qu’on aime, la chamade des cœurs, les heures de préparation dans la salle de bains (on l’a dit, elle est coquette, et lui l’est aussi), celles à se raconter, par le détail, les matins en retard au travail pour elle (lui, non, il travaille chez lui, ou plutôt dans l’appartement qu’on lui prête), l’emménagement, un peu rapide peut-être, dans son trois-pièces à elle avec balcon fleuri dans une rue calme (quand on ne lui prêtera plus l’appartement, les bonnes choses, comme on le verra, ayant souvent une fin)…

De lui finalement on ne saura pas grand-chose de plus mais enfin ça n’est pas grave car c’est elle, Eugénie, qui nous intéresse vraiment. Les réveils amoureux, les petits mots laissés sur la table de la cuisine que l’on connaît, et les projets… Ah ! Les projets. Rien de tel que des projets pour vous construire un couple. Ils sont jeunes (enfin surtout elle, lui on ne sait pas bien, mais moins) donc les projets : normal ! Enfin je ne dis pas que pour les moins jeunes les projets n’ont plus de raison d’être, bien entendu, mais c’est ainsi… le temps passe et l’on devient moins enthousiaste et moins fougueux. C’est en tout cas ce qui se dit et c’est dommage, au fond.

On a eu le projet de voyages loin, on a eu la maison-potager à la campagne, on a eu l’élevage de chiens et les longues discussions sur le choix de la race (un berger, mais lequel ? Blanc, belge, allemand…), on a eu l’ouverture d’un bar-restaurant avec son ami cuistot à lui, d’une boutique de fringues où l’on choisirait passionnément chaque pièce (c’est leur style, que voulez-vous) et puis non ! arrêter de s’aliéner au travail pour s’aimer toute la vie toute la vie toute la vie…

Et puis l’on n’a rien fait. Ou du moins rien de plus que continuer comme c’était, le train-train, à regarder la relation se dégrader à peu près aussi vite qu’elle s’était fabriquée. La faute à certaines réactions du beau gars, qui ne nous paraît d’ailleurs plus si beau, à bien y regarder. Elle s’était peut-être montrée un peu ingénue, au début, Eugénie. Elle se dit maintenant qu’elle aurait pu prévenir l’évolution malheureuse de cette histoire, plus simple que de la guérir, comme chacun sait. Écouter les signes qui ne trompaient pas. Mais elle n’avait guère d’expérience en la matière, n’ayant jusqu’à lors connu – et c’est pour nous l’occasion d’en savoir un peu plus sur elle – que des histoires d’un genre simple où l’on s’aime, et c’est tant mieux, et puis quand on s’aime moins, on se quitte, on se manque un peu et puis l’on s’oublie. Et elle était amoureuse, ou le croyait, on l’aura compris. Elle voulait tout faire pour que ça marche.

Le problème c’est que le gars est gentil et puis tout d’un coup, sans qu’on sache bien pourquoi, il s’énerve. Eugénie n’en comprend pas les raisons et nous non plus, tout omniscient que nous sommes. Un jour le sourire aux lèvres, le lendemain la gifle à la main. Quand je dis la gifle entendons-nous bien, ce peut être le poing ou le pied. Et quand je dis le pied, ce peuvent être les cheveux tirés, les vêtements déchirés, les objets – les siens à elle surtout, mais parfois les siens à lui, ce qui a le don de l’énerver plus encore – cassés, détruits. Ou encore les nuits à moitié nue sur le palier à essayer de l’amadouer pour qu’il ouvre la porte, craignant le passage d’un voisin et la honte qui va avec, et n’osant se réfugier chez des amis. D’ailleurs comment traverser la ville dans cet état ? Je parle ici des contusions et de l’absence de vêtements, ce qui fait beaucoup pour une seule femme. Mais je pourrais aussi bien parler de l’absence d’amis. C’est vrai, on ne les voit plus trop, depuis quelque temps.

Alors voilà, elle n’arrive pas à le quitter. Ou quand elle le quitte, qu’elle le force à partir et qu’il s’exécute, il revient sous peu. Et quand il est revenu, qu’il est là avec ses menaces et des coups plein les poches, il lui fait peur et alors elle perd tous les moyens qu’elle avait réussi à rebricoler en quatrième vitesse pendant les périodes de répit. Parfois aussi il ne lui fait pas peur, c’est qu’il est redevenu gentil, et ce foutu espoir à tendance à lui laisser croire que, peut-être, tout va s’arranger. Nous on sait bien que non, mais elle, elle y croit encore un peu. Pas facile de se mettre à la place d’Eugénie, pas vrai ?

Et maintenant elle est enceinte. Maintenant elle en est arrivée « là » ; et nous aussi, par la même occasion. La situation lui paraît tout bonnement inextricable, insoluble, insupportable. Et tout contradictoire que cela puisse paraître, portant en son sein un autre être humain qui lui sera lié pour toujours, elle se sent plus seule que jamais. Alors voilà. On ne sait pas à l’heure actuelle comment Eugénie se sortira de cette situation. Ni même, à vrai dire, si elle s’en sortira.

Cet après-midi, seule dans leur appartement, elle pense à son malheur et elle pense à son enfant, à l’enfance de merde, il faut bien le dire comme c’est, que cette situation présage. Au fond elle ne manque pas d’un certain humour teinté d’ironie, alors pour contrarier le sort, séchant les larmes qui n’ont pas coulé, Eugénie Ratai se dit que son fils elle le prénommera Amour. Pour le reste, on verra.

Bel Ami

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