Qui a tué le paysan ?
« L’extinction du paysan est pour bientôt […] Le citoyen qui aspire à la cité meilleure ne peut que se réjouir, dans le même homme, de voir s’éteindre l’une des espèces les plus irréductiblement rebelles à l’esprit authentique de la démocratie. »
« Avec eux (les paysans) disparurent également les ultimes représentants d’un type humain forgé à compter du néolithique. […] La paysannerie d’antan, conservatrice jusque dans ses gènes, attachée au rythme des saisons et rétive au mouvement de l’histoire, n’est plus. »
Paysan. Rapport au pays, cela s’entend. Mais, par un détour étymologique, comment pouvons-nous nous rappeler que paysan a quelque chose à voir avec paix ? Et paix avec planter, enfoncer ? On plante des pieux. Par trois, en trépied, c’est « tripalium » : travail (d’abord instrument de torture). Un court voyage (to travel, voyager, est dérivé de travailler) au gré de mots qui partagent une racine commune, pour revenir au paysan.
En Europe occidentale, les croyances (et peut-être les sciences) populaires, d’abord rétives à la christianisation, ont composé avec la parole des missionnaires de la jeune chrétienté. Pour ceux-ci, était païen qui n’était pas converti à la religion du christ. Le païen (paganus), au Moyen-Âge, c’était le paysan, l’habitant d’un pays. Il y a là encore cette racine « PAG ». Pagus était la borne plantée qui délimitait le district rural.
Les auteurs des propos cités en introduction (1) font autorité parmi les milieux intellectuels. Il s’agit respectivement de l’historien et philosophe Marcel Gauchet et du philosophe Dominique Bourg, proche de Nicolas Hulot. 23 ans après, Dominique Bourg est passé à « l’écologie intégrale » de Delphine Batho, ayant pris la tête de la liste « Urgence écologie » pour les Européennes. Il n’empêche, que ce soit de manière explicite, comme dans ces déclarations, ou implicite, la paysannerie est depuis des décennies synonyme de frein au progrès et à la démocratie moderne. Comprendre : aux bienfaits du libéralisme économique, du productivisme et de la consommation débridée.
L’homme de la terre, le paysan, dont, en 1967, le sociologue Henri Mendras actait la fin (2), n’a jamais joui d’un statut gratifiant. Disqualifié, relégué dans les sentines d’une histoire révolue, le paysan était devenu une figure archaïque. Ceux qui s’obstinaient à vivre en paysans étaient porteurs d’une sorte de pathologie culturelle. Le paysan n’avait pourtant pas dit son dernier mot. Le voilà qui réapparaît sous les traits d’un agriculteur en apparence presque comme les autres. Voilà que dans le monde agricole des années 1980, certains se revendiquent de l’agriculture « paysanne » en réaction à une tendance lourde qui entraîne les agriculteurs, de moins en moins nombreux en France comme partout, dans un maelstrom productiviste, dans lequel ils voient leur échapper toute maîtrise des processus de production et de commercialisation. Dans ce sillage naît et/ou se développe tout un mouvement syndical et associatif qui se réclame de ce courant de défense et de promotion d’une agriculture qualifiée de paysanne. On le sait, à l’origine il y a en France un schisme quasi-axiologique au sein de la profession.
Alors, de quoi aujourd’hui le vocable de paysan est-il le signe, la trace ? Que pèse dans nos catégories mentales de 2019 la représentation du paysan comme figure de l’archaïsme rural ? Quels agriculteurs se considèrent aujourd’hui paysans ?
Enfin, n’est-ce pas en paysan éclairé et ancré dans son époque que nous pouvons, sans nostalgie aucune, entrevoir un autre visage du progrès pour s’écarter des écueils du libéralisme économique ?
Notes
(1) Respectivement M. Gauchet, « Pleurer les paysans ? » Revue Le Débat (1990 n° 60) et D. Bourg, L’homme artifice, Gallimard (1996), cités par P. Bittoun et Y. Dupont dans Le sacrifice des paysans, L’échappée (2016)
(2) H. Mendras, La fin des paysans, Actes Sud 1967, 1984
Didier Bertholy



