
Laurent Albarracin m’accorde un rendez-vous chez lui à Saint-Clément qui est aussi l’adresse de la maison d’édition Le Cadran ligné qu’il a créée en 2009. Documentaliste au collège Clémenceau, poète depuis toujours, il est auteur depuis 1996 et a écrit une vingtaine d’ouvrages. Il co-anime aussi la revue numérique Catastrophes.
Tu te définis comme poète ?
Pas socialement. Non. Parce que c’est un peu désuet d’être poète. Pour autant, ce n’est pas secret, je ne suis pas honteusement poète, mais ce n’est pas quelque chose que j’affiche ou que je brandis comme un titre de gloire. Je me sens poète parce que c’est quelque chose qui occupe une grande partie de ma vie.
Comment devient-on poète ?
On l’est dans l’enfance parce qu’on est rêveur et aussi parce qu’on lit. Et c’est parce qu’on lit qu’on a envie de se mettre à l’écrit. Actuellement c’est le moyen que j’ai pour dire ce que j’ai envie de dire. Ce n’est pas une question de nécessité. J’aime pas dire cela. Je n’ai pas besoin d’écrire. C’est quand ça vient. C’est quand je suis touché par la grâce… « Comment devient-on poète ? », je ne peux pas répondre à cela…
Ça vient d’où ce nom Le Cadran ligné ?
Quand j’ai créé la maison d’édition en 2009, je voulais simplement partager des plaquettes d’un seul poème : un feuillet plié en quatre sous une couverture à rabat. A ce moment là j’ai visité l’atelier de Jean-Pierre Gouy, papetier à Saint-Clément. Il m’a montré son matériel : un cadre en bois avec un quadrillage de fils de fer où il met la pâte et en séchant ça fait un papier légèrement quadrillé. Le cadran ligné vient de là. C’est aussi un poème de Reverdy qui s’appelle Le cadran lunaire, et puis c’est aussi l’idée de donner l’heure de la poésie contemporaine, en référence au cadran solaire.
Ça démarre comment cette histoire ?
C’est venu naturellement je dirais. Je suis poète. C’est un réseau, c’est un milieu, ce sont des rencontres. Beaucoup de poètes sont éditeurs. Le cadran ligné a un statut d’association loi 1901. Le but recherché n’est pas celui de la rentabilité économique, le but est de faire des livres et les faire circuler, pas les miens, ceux des autres. J’ai d’abord fait les plaquettes d’un poème par série de cinq. Trois par an pendant cinq ans. J’avais l’idée de faire cent titres différents. Mais j’en ai eu marre. Un peu compliqué à gérer avec les librairies. En 2013 j’ai commencé à faire des livres.
C’est quoi en pratique ton activité d’éditeur ?
Éditeur c’est commercialiser des livres, s’occuper du choix des textes, s’occuper de la maquette et ensuite diffuser le livre de manière à ce qu’il trouve des lecteurs. Depuis un an j’ai un distributeur. Les livres sont aussi référencés sur Dilicom et Electre, bases de données pour les libraires. Mes livres sont tirés à cinq cents exemplaires. Ils sont imprimés en Nouvelle-Aquitaine. J’essaye de faire local.
Quel type de poésie écris-tu et quels sont ces textes que tu veux défendre ?
Il n’y a pas de ligne éditoriale figée. Je suis d’abord poète et secondairement éditeur. Le paysage poétique contemporain est très fragmenté entre le lyrisme et formalisme. Je suis dans une poésie de l’image, qui fonctionne à l’analogie, comme des ponts à faire entre les choses. Ce n’est pas une poésie de l’expression de mes sentiments ou de mon intériorité. C’est une poésie tournée vers l’extérieur, plus lyrique que formaliste. La ligne que je défends dans la maison d’édition c’est en partie ça, mais pas que…
Quelle est l’actualité de la poésie ? Quelle place a-t-elle encore ?
Économiquement c’est minime. Par contre il y a une grande vitalité et une grande liberté de la production poétique liée à cette marginalité. Elle n’est pas prise dans des logiques commerciales. Politiquement parlant ne suis pas un militant poétique. Je trouve que la poésie a un rôle d’émancipation de l’homme mais je ne défends pas une poésie de l’engagement mais plutôt du dégagement. La poésie me donne un jardin secret que je peux cultiver en dehors des injonctions de notre monde contemporain.
Un poète vit bien son temps ?
Oui pour ma part. Malgré l’envahissement de la technologie dans nos vies ou le côté triste de notre époque, je trouve qu’il y a quand même une place possible pour autre chose. Il suffit d’organiser son temps. Je ne suis pas dans une position de victime. Au contraire, la poésie me permet de faire un pas de côté par rapport à cette époque et faire ce que j’aime. Si notre époque ne me réjouit pas, je trouve qu’elle me laisse un peu de liberté et c’est ce que je recherche.
Le site du Cadran Ligné : https://lecadranligne.wordpress.com/
Philippe Van Assche






