
Une petite roue à aube de fortune est posée dans un ruisseau à la lisière du bois et du lac de Poncharal… Une fragile construction. Elle oscille au gré d’un courant léger, jour et nuit, en toutes saisons. Un shérif, un peu chétif, un peu rêveur sans doute, s’est un jour trouvé là. On lui a donné la mission de surveiller le moulin. Ce qui n’a pas empêché sa disparition. Paraît-il que c’est pour réparation. En attendant, un inconnu est venu construire un autre moulin, solide, maçonné de pierre et de chaux et couvert de lauzes, avec une longue passerelle de bois. Elle nous ramène à la rive.
Le shérif est canadien, dit-on. Il est venu à cheval. Il est toujours sur son cheval. Là, au bord de l’eau, il scrute. L’ennui. C’est que ce n’est pas drôle de veiller sur un moulin ! Il faut de la patience. Attendre de longues heures sans rien d’autre à faire, sans rien à caresser. C’est ainsi que lui a été donné un chien. Un petit chien à l’œil rond, corps en bouteille de plastique et peau de chiffon. Depuis la mission est plus supportable. Deux éternels enfants se sont posés de l’autre côté de la rive. Des contemplatifs. Ils passent leur temps à se régaler de la vie du lac : le flâneur en goguette, le marcheur en parcours de santé, le jogger pressé, les amants s’embrasser aussi, peut-être, les gens qui les devisent, les racontent… Hiver comme été. Pas de saison pour la contemplation. Le théâtre humain est ouvert à l’année !
Et puis il y a Martin, le pêcheur. Lui ne pêche qu’au printemps. Pas d’infraction. Il a sa carte ! Elle a été faite spécialement pour lui, par un imprimeur de Sadroc, un badaud attentionné des ruisseaux, il y en a d’autres. Martin a, paraît-il une fois, pêché un espadon dans le lac. Le poisson fut baptisé Raymond. Martin ne l’a pas tué. Il l’a remis dans l’eau. Enfin, c’est ce que dit la légende. Mais une carte postale en témoigne. Quoi qu’avec les logiciels de retouche, rien n’est plus facile de nos jours que de truquer une image… D’aucuns disent, qu’en saison, Matin pêche même la nuit. C’est qu’il y eut de la lumière un temps au moulin ! Une dynamo alimentait une faible lueur à la surface du ruisseau. Et puis un jour le courant, celui de l’eau, a emporté l’installation… S’il faut en croire les murmures de la rivière en crue.
Justine est arrivée il y a deux ans, dans la foulée d’un été torride, robe légère, fleurie, plutôt joyeuse, festive et enjouée. Actuellement, elle se refait une santé… Dans cet endroit de bord de lac, dans ce monde de bois, de plastique et de chiffons, le réel est ensorcelé. La sorcière y veille. Le Père Noël fait halte chaque hiver. Un jour de tour de France, un cycliste y a fait sa pause désaltérante. Depuis peu il y a le corbeau et le renard plantés dans le décor. Ils se sont installés un peu à l’écart, de l’autre côté du chemin. Silence. Glisse, bruisse et froisse… Le bruit du vent, un serpent ? Un serpent coloré, somme de vielles chaussettes, langue vipérine, dégringole en spirales d’un arbre de la rive, tandis que se balance inlassablement au-dessus de l’eau un spectre aux yeux rouges. Voile ténébreux dans le paysage enchanté.
Heide est allemande. Elle habite la Corrèze depuis peu. Elle a commencé par faire des épouvantails. Et puis, d’un petit moulin sur le ruisseau, lui vient l’envie d’animer cet espace avec des bouts de chiffons, de bois, de plastique… Peu lui importe, tant qu’il s’agit de récup’. Ainsi depuis quatre ans, chaque année voit naître de nouveaux personnages issus de son imagination. De quoi occuper soirées et fins de semaines. Une détente créative après un travail répétitif. L’occasion aussi de promener les chiens, de faire un tour à pied au bord du lac. Voilà comment, progressivement, un vert carré d’espace public est devenu scène de vie. « Cet endroit ne nous appartient pas, chacun peu venir y faire quelque chose ». Ce n’est pas une appropriation mais une invitation désintéressée à l’expression partagée, artistique et symbolique, joyeuse et réjouissante. Et potentiellement contagieuse.
Philippe Van Assche






