
J’aime écrire des articles au printemps. Les routes corréziennes sont verdoyantes et fleuries et depuis quelques jours le soleil est enfin au rendez-vous. Ça rend les déplacements et les rencontres d’autant plus agréables. Ce fût effectivement le cas cet après midi-là, en allant à la rencontre de Patrick Ganille, qui, à l’atelier de la Toupie, passe son savoir-faire de menuisier ébéniste auprès de tous ceux qui veulent faire eux-mêmes.
Comme dans beaucoup d’associations, la dynamique repose beaucoup sur l’énergie de quelques personnes. À la Toupie, incontestablement c’est l’énergie de Patrick qui porte, qui emporte avec elle celles des autres. Les autres, ce sont les CréaCteurs et les CréaCtrices. Patrick, lui, c’est le Passeur, celui qui passe son savoir-faire, qui transmet. C’est dans ses veines. Il aime ça. D’ailleurs, il n’a pas attendu d’être dans une association. Déjà dans son atelier professionnel, il accueillait les personnes. « J’aime les gens, j’aime les écouter, les accompagner… ». Il y a deux ans, ne pouvant plus rester dans son local, il décide de cesser son activité de production et d’enfin réaliser son rêve : créer un lieu de transmission, de création, de production autour de la menuiserie dans une ambiance conviviale, de rencontre et de partage.
Le hangar aux mille merveilles
Et on y est. Après une franche bise et un bon café, je m’installe au bar en forme de bateau. Créé par une créactrice, elle a dû, hélas, laissé son œuvre à Ayen suite à un déménagement. La beauté du meuble donne déjà le ton. Ici, on se fait plaisir, on va au bout du délire. Tout est permis. Le lieu donne un aperçu de l’amplitude que l’on peut offrir à son imagination. Un immense hangar municipal loué des cacahuètes, que l’équipe de la Toupie a aménagé, repeint, cloisonné, électrifié. Silencieuses ce jour-là, les machines à bois sont cernées par les œuvres en cours ou terminées : un bar en osier tressé, un lit avec table de nuit incorporée, des poulaillers en forme de maisonnette ou de roulotte, un meuble de salon. Et le clou du spectacle, une scène mobile qui peut traverser la cloison centrale grâce à une ouverture en éventail articulée par un système de poulies. Il faut aller le voir sur place, j’en étais émerveillée comme une gamine.
Plus qu’un meuble
Les personnes viennent avec leur projet. Patrick estime avec eux la faisabilité, technique et financière, leur propose éventuellement une modélisation en 3D, calcule la quantité de bois et hop c’est parti. Les créacteurs fournissent le bois, local si possible, et viennent à chaque fois qu’ils le peuvent pour avancer sur leur projet. L’accompagnement par Patrick est facturé au quart d’heure, ce qui permet de voir progressivement le coût du projet. Cela peut paraître parfois cher au final, surtout si on compare à un meuble Ikéa. Mais comparons ce qui est comparable : un meuble unique et original, en bois noble, et dont on a la satisfaction de l’avoir créé soi-même. Sans compter les techniques apprises, les rencontres et les discussions. Certains viennent de loin réaliser les pièces dont ils ont besoin : Marc de Créteil va passer deux fois huit jours à Ayen pour fabriquer ses fenêtres. C’est à la Toupie qu’on a fabriqué les portes de la Brasserie du Causse, à Larche. Sylvie, elle, est venue d’Aix-en-Provence pour fabriquer sa cuisine (bon, certes, elle connaissait déjà- Patrick). Il y a d’ailleurs plus de créactrices que de créacteurs. Des mamans qui veulent fabriquer des meubles de rangement pour les jouets, une fleuriste qui voulait une étagère adaptée à son magasin, une créatrice de bijoux qui avait besoin de présentoirs pour ses colliers…
Rappelons que la Toupie se trouve à Ayen, petit village qui met en œuvre un Agenda 21 1 depuis plusieurs années. Patrick et Gérard, le trésorier, sont aussi membres d’autres associations du village, et notamment du Collectif Vivre Ensemble Durablement dont le but est de mettre en lien Ayen avec d’autres villages et d’autres initiatives qui s’inscrivent dans le durable. La Toupie, en partenariat avec le Collectif met en œuvre d’autres projets : un jardin permaculturel dans le terrain en dessous du hangar, la construction en famille de poulailler et le binôme parent-enfant ne détermine pas forcément l’âge des enfants, et des parents (un papa de 65 ans avec sa fille de 40 ans). Dernièrement, Patrick s’est lancé dans une autre forme d’accompagnement : le stage. Sous le prétexte de la fabrication d’une ruche, il transmet les différents gestes de bases de la menuiserie. Il a conçu les ruches avec le souci de pouvoir utiliser tous les outils de l’atelier. Mais « ce n’est pas pareil » me dit-il, « on n’a pas le même rapport qu’en atelier, les gens sont en attente d’apprentissage, ils ne sont pas sur leur projet. Le projet, c’est une identité, une personne. »
Et la Toupie, c’est aussi une identité, qui semble tenir beaucoup à une personne. Comme souvent. Mais en visitant ce lieu, ce véritable espace de création et manifestement de convivialité, je me rends bien compte que tout ça ne se porte pas seul. Et puis le soleil et les fleurs de printemps, ça aide.
1 voir la Trousse n°15
Julie Devès
Encadré (1283 signes)
Patrick et ses copains de la Toupie veulent que ce lieu ne soit pas qu’un atelier de fabrication mais aussi un lieu de convivialité, comme on dit dans le jargon associatif. Ce sont alors des répétitions d’un groupe de jazz, un mariage, un bal, une « Faite de la bière » en juin 2017 qui avait réuni six micro-brasseurs et près de 350 personnes.
En 2018, il semblerait qu’il n’y aura pas de deuxième édition de cette « Faite de la bière ». La mairie n’a pas donné son autorisation car le bâtiment ne répond pas aux règles de sécurité d’un bâtiment recevant du public. « Cette fête c’est surtout un prétexte pour faire connaître le lieu » me dit Patrick qui a encore du mal à digérer la décision de la mairie. « On ne va pas faire ça dans la salle des fêtes qui n’a de fête que le nom ». Globalement, Patrick a l’impression que la mairie ne s’intéresse pas à la Toupie. C’est étonnant car ce projet s’inscrit très bien dans une dynamique d’Agenda 21 dans laquelle est impliquée la commune depuis quinze ans. Il y a quand même la location du hangar pour 150 euros mensuels, qui, bien qu’en bail précaire, démontre que la commune n’est pas totalement indifférente. Différentes manières de faire, différences de personnes…ah la vie des associations dans les petits villages…toute une histoire !
Julie Devès




