
« Pleurez Pierrots, poètes et chats noirs, la lune est morte, la lune est morte. Pleurez Pierrots, poètes et chats noirs, la lune est morte ce soir… »1 Souvenir d’enfance… Chant de chorale… « Quand le sage montre la lune l’idiot regarde le doigt », proverbe chinois. Ce vendredi 6 avril 2018 dans la salle de l’amphithéâtre du bâtiment F du Conseil Départemental, plus de lune, seulement un doigt tendu bien haut, majeur, symbole de la toute puissance phallique largement représentée ce jour sur scène et dans la salle…
Ce vendredi 6 avril, c’est grand messe pour le Contrat de Transition Ecologique (CTE) en Corrèze, département pilote. Selon la définition de Lecornu , secrétaire d’Etat auprès de Nicolas Hulot, ministre de la transition écologique : le CTE est « un outil inédit qui associe les collectivités locales et les entreprises d’un territoire. Ils vont engager une conversion du tissu économique local autour de projets durables et concrets. »
Un messie soi-disant ministre, guest-star businessman multicarte
Philippe Vasseur, présenté sobrement comme ancien ministre, est venu dire la bonne nouvelle de la troisième révolution industrielle qu’il orchestre dans l’agglomération arrageoise (Hauts-de-France), rien que cela. Elle se nomme REV3, rien que cela encore. Certes M. Vasseur a été ministre de l’Agriculture, de la pêche et de l’alimentation sous le deuxième gouvernement Juppé, de 1995 à 1997. Mais il a surtout été journaliste et ancien spécialiste de l’économie, notamment à TF1, aux Échos et au Figaro. Il est actuellement président du Réseau Alliances , association dont l’objectif est d’accompagner les entreprises pour qu’elles améliorent leurs performances dans le domaine de la responsabilité sociale et environnementale. À ce titre, il est président du Forum mondial de l’économie responsable (World Forum Lille), qu’il a lui-même initié en 2007. Il est également membre du conseil d’administration de l’EDHEC2 et de Sciences Po Lille et Président du Comité Grand Lille. Il est Président de la Section économique et financière du Haut Conseil de la Coopération agricole et administrateurs de plusieurs sociétés…
Une bonne parole : verdissons-nous les uns les autres
Les apôtres de La Cène donnent le ton. Il y a l’inénarrable grand prêtre, Pascal Coste, Président du Conseil Départemental de la Corrèze. Puis les disciples : le député En marche Christophe Jerretie, Pascal Cavitte, pour la Région ; Yves Magne, Président du MEDEF de la Corrèze ; le Président de la Chambre de Commerce et de l’Industrie ; le très humble Daniel Fischer, ancien militaire de carrière, vice-président à la commission environnement de Brive Agglomération, élu de la Ville de Malemort, patron de SOGEO et Président de la Confédération des Petites et Moyennes Entreprises de Corrèze ; l’unique dame dont j’ai oublié le nom, représentante d’ENEDIS (ex-ERDF) ; et enfin Monsieur le Préfet, Bertrand Gaume, ancien membre du cabinet de Benoît Hamon lorsqu’il était ministre de l’Économie sociale et solidaire. Ah, Tiens ? Ça dénote un peu. Oui ça va même dénoter beaucoup. Le prêche est très moral ce vendredi. Il s’agira de comptabilité, de gestion, de verdissement du libéralisme le plus débridé et de la technologie la plus avancée. « Amen » l’environnement au service d’une économie fleurissante dans la verte vallée corrézienne. Et les apôtres n’ont de cesse de répéter la nécessité et l’importance de la communion et du « faire ensemble ». Il en va ainsi des diktats : enfermer structurellement la pensée et, dans le même geste, agiter ostensiblement une grande ouverture d’esprit.
Quelques psaumes
Je vous propose quelques litanies de cette effrayante liturgie. « L’eau est une obligation de production. Il faut stocker l’eau en excès » : M. le représentant de la CCI. « Aujourd’hui nous sommes au cœur d’une révolution… Notre société est mûre… les gens sont mûrs… Les freins sont la peur. » : Monsieur Fischer de Brive Agglo. Et il n’est pas en reste sur la question posée par les arboristes du collectif AGIRR, présents dans la salle, sur le massacre des arbres en bord de route : « On n’est pas dans la Beauce, si un oiseau veut se poser, s’il ne peut pas au bord de la route, il peut quelques mètres plus loin ». À ce propos d’ailleurs, sur le « lignicide » en cours, Pascal Coste esquive sans panache : « une commission technique doit se réunir cette semaine ou semaine prochaine… Elle tranchera. ». Et sur la question de l’opportunité écologique de mettre en place une usine à pellets en Corrèze ; idem : « Des procédures sont en cours… Et puis arrêtons de regarder dans le rétroviseur, il faut aller de l’avant ! » . Allez, haut les cœurs les querelleurs ! Le MEDEF n’est pas en reste : « Il est une évidence que nous ne verrons pas se développer ces prochaines années l’emploi public (rire), il faut donc développer les entreprises… et surtout leur faciliter l’accès aux labels écolos ». Évidement ! Communions donc tous ensemble…
Au royaume des aveugles, le Préfet est roi.
« L’histoire ne se répète pas, elle bégaie… »2. La solution sera technologique, comptable et gestionnaire… mais cette fois souriante et trans-partisane… Ouf ! Sans conflit ! Nous en avons eu peur un instant !… Ce jour du 6 avril, pour parler de transition écologique, il n’y aura donc nul besoin sur la scène des débats d’associatifs, d’écologues, de naturalistes, ni de biologistes, ni d’anthropologues, ni de sociologues, surtout pas de poètes ou d’écrivains, encore moins d’historiens ou de philosophes… Il n’y aura que techniciens, politiciens, entrepreneurs-financiers. Ils nous aideront à nous débarrasser d’une vielle religion faite de lourdeurs symboliques et de cultures sclérosantes. Nous parlerons faits, flux, chiffres et emplois. La figure de la sagesse sera incarnée par M. le Préfet, qui joue le rôle à merveille. Il faut dire qu’il est intellectuellement largement au-dessus de la mêlée, avec un mérite relatif à la mêlée… Et quand Coste aboie bruyamment, comme pour mieux s’en convaincre : « le CTE est un outil formidable parce que nous sommes formidables ! », Bertrand Gaume de lui répondre : « On a l’occasion de construire un futur désirable en Corrèze… L’outil n’est qu’un outil, il sera ce que vous en ferez. ». Et sur la volonté de communion, il répond : « Est-ce que nous serons tous d’accord sur tout ? Bien-sûr que non. Ce serait triste. Et de toute façon, comme disait Brassens : tout le monde ne se réconcilie que lorsqu’il s’agit de rosser les cognes »…
Il va donc falloir aller plus loin…
Bourdieu disait par expérience : « on ne peut pas critiquer la télévision à la télévision ». Il en va de même de tout système qui n’accepte plus de mettre sur l’ouvrage ses propres contradictions et n’a donc plus d’autres vérités que la sienne. Nous en sommes là. Cette journée du vendredi 6 avril en a fait signe. Et si M. le Préfet avait eu vraiment le pouvoir d’une réelle démocratie, il aurait eu celui d’interdire cette réunion publique inique, particulièrement antidémocratique, puisque toutes les forces vives du territoire n’y étaient pas également considérées et se trouvaient, de fait, interdites à l’expression des contradictions qui le constituent 3. « Pleurez Pierrot, poètes et chats noirs »… Certes… Mais la chanson n’a pas encore livré son couplet : « il va falloir aller plus loin, par delà des millions d’étoiles, à la recherche de l’étoile; qui vous fera rêver demain… » Et dans cet esprit de messe, nous serions tentés de conclure de la manière la plus consensuelle qu’il soit… genre hymne national : « aux armes citoyens !… »
1- chantée par les Frères Jacques Paroles: Jacques Mareuil. Musique: Georges Liferman 1968
2- Business school, implantée à Lille, Nice, Paris, Londres et Singapour, voilà comment se définit l’EHDEC. Avec l’objectif de transmettre aux nouvelles générations de managers et d’entrepreneurs les clés pour réussir dans le monde des affaires, et la conviction que l’entreprise peut avoir un impact positif sur l’économie et, au-delà, sur la société dans son ensemble.
2- Phrase attribuée à Karl Marx.
3- En référence à la définition de la démocratie selon Paul Ricoeur « « Est démocratique, une société qui se reconnaît divisée, c’est-à-dire traversée par des contradictions d’intérêt et qui se fixe comme modalité, d’associer à parts égales, chaque citoyen dans l’expression de ces contradictions, l’analyse de ces contradictions et la mise en délibération de ces contradictions, en vu d’arriver à un arbitrage. »
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