
Pourquoi la neige est-elle blanche ?
Qui n’a pas un jour été tiré par la manche, enjoint de répondre à l’enfant de six ans dont la question « Pourquoi ? » laisse sans voix. Ce genre de question qu’on ne s’est jamais posée, sauf peut-être, mais on l’a si vite oublié, à l’âge de ce petit garçon ou de cette petite fille suspendue aux lèvres de l’adulte. Pourquoi la neige est-elle blanche ? Parce que, c’est comme ça ! Quelle pitoyable déconvenue ! Et si on appelait un musicien au secours : Vivaldi et ses Quatre Saisons, son merveilleux mouvement « Hiver », Sibelius et son Concerto pour violon et orchestre, ou encore Garbarek et ses saxophones ?
Mais l’adverbe « pourquoi » et son point d’interrogation s’inscrivent en filigrane dans la trame de la vie des hommes. Pourquoi la guerre et ses héros, ses vainqueurs et ses vaincus ? Et si, sous le pinceau du Caravage, un peu de clarté se dégageait de son David et Goliath, si la lecture d’Une mémoire pour l’oubli du poète Mahmoud Darwich, dont la silhouette croquée et sérigraphiée par Pignon-Ernest couvrait, peu après sa disparition, les murs de Ramallah, si cette lecture, donc, nous mettait sur la voie ? Si les êtres de glaise en mouvement de la plasticienne Fanny Ferré nous invitaient à les suivre pour comprendre pourquoi la guerre et cætera ?
Pourquoi le destin s’oppose-t-il si souvent au bonheur ? Demandons aux gens de lettres, peut-être nous guideront-ils de leurs récits : Jean-François Beauchemin, dans le Jour des corneilles, Pierre Michon et ses Vies minuscules, Maurice Pons, au fil de ses Saisons, ou encore Gabriel García Márquez, qui fait de Macondo le théâtre de ses Cent Ans de solitude. Pourquoi, parfois, le bonheur se met-il en travers du destin ? Demandons à Montaigne, et même à Goliarda Sapienza.
Scientifiques et philosophes n’en ont pas terminé avec les « Pourquoi ? ». Francis Wolff est philosophe. Il a beaucoup cherché (et écrit) sur Pourquoi la musique1. Ce faisant, il s’interrogeait aussi sur le pourquoi des arts. Parce que les choses, dans le monde, nous sont toujours étrangères et qu’il nous faut les apprivoiser, les extraire de leur seule fonction utilitaire, par l’image (peinture, photographie, sculpture). Parce que les bruits environnants, changeants et imprévisibles, nous inquiètent, nous menacent ou nous agressent, et qu’en créant la musique nous organisons les sons et les rendons expressifs à nos sens. Parce qu’étrangers les uns aux autres, nous avons besoin de nous raconter, de nous mettre en récit pour nous situer les uns par rapport aux autres, de nous identifier afin de communiquer.
Voilà qui nous différencie des animaux : mettre en mots, en images, en notes de musique. Car nous ne nous contentons pas de subir, comme les animaux. Nous plions le monde à notre imaginaire, à notre imagination ainsi qu’à notre raison, même si celle-ci confine parfois à la déraison.
Pourquoi la neige est-elle blanche ? Parce qu’une blanche suspend la note, c’est ce qui fait que les flocons prennent leur temps pour atteindre le sol. Parce qu’à choisir, le silence préfère le blanc au noir, c’est ce qui fait que les flocons se posent sans bruit. Parce que blanche, la neige retient les chasseurs au coin du cantou. Parce que, couvrant de blanc villes et campagnes, la neige éclaire les visages, c’est ce qui fait que les grincheux se terrent.
Pourquoi la neige est-elle blanche ? Parce que l’arc-en-ciel, répond (à peu près) le savant. C’est dire que le mystère est bien gardé.
Note 1 : Francis WOLFF, Pourquoi la musique, Fayard 2015
Didier Bertholy





