
Cet été, de nombreux lacs de barrage corréziens ont été interdits de baignade, durant quelques jours pour certains, pendant tout l’été pour d’autres. Le responsable désigné : la cyanobactérie. Les risques évoqués ont des allures d’effets secondaires. Irritation de la peau et des muqueuses, diarrhées, vomissements… Parallèlement, le long de la Loire et de la Vienne, on rapporte la mort d’une dizaine de chiens. Début juin, un surveillant de baignade m’explique que je dois nager au-delà des lignes d’eau, en ajoutant « c’est la réglementation, mais vous pourriez boire dix litres de cette eau sans problèmes ».
Un rappel (pré)historique s’impose.
On ne retient souvent des bactéries que la qualité pathogène de certaines d’entre elles. Âgées de 3,6 milliards d’années (Ga), les cyanobactéries offrent pourtant une perspective unique sur l’origine de la vie elle-même. Sous ce nom, on regroupe des micro-organismes variés, dépourvus de noyau d’ADN, et avec lesquels les eucaryotes (« avec noyau » : faune, flore, fongique) partagent un ancêtre commun. Mieux encore, c’est grâce à des concentrations exceptionnelles de cyanobactéries il y a 2,4 Ga que notre atmosphère comporte autant d’oxygène, autorisant ainsi le développement d’organismes aérobiques, morphologiquement plus complexes et dont est issu le genre Homo, il y a 3,5 Ma. Sans cyanobactéries, nous ne serions pas ici pour débattre de leur nocivité.
Quid de nos lacs de barrage
Certaines espèces de cyanobactéries relâchent différents types de toxines qui, consommées en quantité suffisante, peuvent entraîner des troubles nerveux ou du foie chez les animaux. Finalement, le problème réside dans la création des conditions autorisant le surdéveloppement des cyanobactéries. À la source, on trouve un déséquilibre du rapport entre la quantité d’azote et de phosphore (N/P) qui régule leur prolifération selon des relations complexes. Il faut retenir que l’accumulation de l’azote et du phosphore dans le milieu aquatique est respectivement due au nitrate et au phosphate agricoles, ainsi qu’aux eaux usées. Parfois, l’eau prendra la teinte verte qui a donné aux cyanobactéries leur nom erroné « d’algues bleues-vertes », mais l’absence de « bloom » n’équivaut pas à une eau saine. De même, la quantité de cellules estimée dépendra du point de prélèvement. Ainsi, sur la rive, l’eau stagne et présente plus de cellules, ce qui explique d’ailleurs pourquoi les chiens, qui boivent cette eau, sont les principales victimes recensées. De nombreux facteurs ont une influence sur le rapport N/P : coupe rase des bois qui empêche la fixation du P, profondeur faible entraînant la stagnation et un réchauffement plus prononcé de l’eau. Finalement, le plus gros problème de nos retenues d’eau corréziennes reste tout simplement leur nature artificielle.
Que dit la réglementation ?
Toute baignade aménagée doit être dotée d’un surveillant, aux frais du gestionnaire public ou privé. Il en va de même pour les analyses bimensuelles effectuées l’été par l’Agence Régionale de Santé, qui suit l’évolution de divers critères pour toutes les baignades de France et dont tous les historiques sont consultables sur baignades.gouv.fr. Toutefois, seule la formulation « résultat non satisfaisant » indiquera laconiquement le dépassement du seuil de 100 000 cellules/mL au-delà duquel l’ARS recommande une interdiction de la baignade, basée sur le principe de précaution.
Lors d’un dépassement, un arrêté municipal ou préfectoral annonce l’interdiction de la baignade aménagée, temporaire en attendant de nouveaux tests, ou définitive lorsque le profil établi présente des risques permanents. Systématiquement, le tourisme est désigné comme la première victime de ces interdictions, comme au Lac du Causse, cher au brivistes, où le manque de profondeur – typique des retenues artificielles – et la sècheresse sont pointées du doigt. Toutefois, même si le communiqué de la mairie précise que les baigneurs contrevenants sont passibles de peines – il est pourtant interdit d’interdire la baignade en dehors des zones aménagées –, les activités nautiques y étaient autorisées tout l’été, car « il n’y a pas de contact prolongé avec l’eau. »
Au début de l’été, un aérateur a été installé dans le Lac du Causse afin de forcer le mouvement de l’eau. Dans le Puy-de-Dôme, des mesures similaires ont été prises pour un coût de 50 000 € subventionné à hauteur de 60 %. Dans les deux cas, les résultats sont mitigés. On considère parfois que le vidage et curage d’un site, très coûteux, peut régler le problème des cyanobactéries, mais au prix d’un déséquilibre de la biodiversité. En résumé, la recherche nous permet d’établir les risques encourus et d’énoncer des recommandations, mais ce principe de précaution doit-il pour autant faire office de couperet, et nous pousse à privilégier le chlore de la piscine face à d’hypothétiques irritations en étang ? La seule constante face à ce problème reste l’incapacité de l’humain à comprendre qu’il est illusoire de vouloir contrôler un environnement qui reste en constant mouvement.
Goulven



