Gagnant-gagnant-gagnant
Suite au démantèlement du village improvisé de Calais, maladroitement ou mal-intentionnellement appelé La jungle, ses habitants en transit, appelés migrants, ont été répartis – selon la méthode de la double contrainte « tu es libre de prendre ce bus mais si tu ne le prends pas tu ne le seras plus » – dans différents Centre d’Accueil et d’Orientation (CAO) sur le territoire français. Cette décision politique a déclenché un élan qui, s’il était pris au sérieux, pourrait bien fonder les prémices d’une nouvelle économie.
Deux composantes majeures dans cette opération de répartition. L’État, par les Préfectures, s’appuie sur les services de la DDCSPP1 pour trouver des structures d’hébergement – a minima – et, quand c’est possible, d’éducation populaire. Il s’agit en effet d’accueillir. Le réseau militant est un atout. Pour la Corrèze ce sera Voilco, à St-Priest-de-Gimel et la station Sports Nature, à Voutezac. L’État propose une indemnisation de 25 euros par jour et par migrant accueilli. Cette somme se répartie entre la structure accueillante (20 euros) et le ROC (5 euros), association qui s’est spécialisée dans l’accompagnement administratif. À Voilco, il y a actuellement 28 migrants. L’association touche donc 16 800 euros par mois. Une somme pour héberger, nourrir mais aussi coordonner les bonnes volontés bénévoles. C’est une dotation peu généreuse si nous la comparons à celle des ESAT2 qui est d’environ 34 euros par personne et par jour. Mais elle permet à la structure d’éducation populaire de faire le job dans de bonnes conditions financières. Elle est même une aubaine en cette période hivernale habituellement calme… Gagnant.
La deuxième composante de cette économie de l’accueil qui se déploie est la mobilisation bénévole. Mobilisation tous azimuts. Les dons en matériel ont afflué pour vêtir, chausser, équiper pour le sport, fournir jusqu’aux brosses à dent… Un formidable élan de générosité. Les humains ont aussi répondu présent : les uns pour donner des cours de français, les autres pour faire taxi, d’autres encore pour encadrer la vie quotidienne, les activités sportives. Même les structures locales ont fait œuvre de solidarité. Chacun dans son domaine à ouvert ses portes : offrant ici l’accès à la culture, indispensable, là l’accès au divertissement, non moins indispensable, et ici encore l’accès à la pratique sportive, essentielle pour requinquer les troupes… Les services médicaux ont été aussi de la partie pour pouvoir offrir la gratuité des soins nécessaires aux trajectoires chaotiques. Une solidarité rare dont il n’est pas le propos ici d’en étudier les ressorts. Nous ne pouvons que constater ici la réalité d’un mot habituellement valise : le lien social. Gagnant.
Enfin, revenons-en au sujet, appelé Le migrant. Nous allons faire ici un exercice comptable que je n’affectionne pas mais qui peut éclairer le propos. La solidarité n’a pas de prix, certes, mais dans le monde tel qu’il est, elle a un coût. Pour les familles les plus modestes, ces différentes activités que sont les loisirs, la culture, les transports, la santé et l’enseignement, représentent 36% de leur budget, soit environ 415 euros par mois. Pour évaluer comptablement « le bénéfice solidaire », il faut donc ajouter cette somme à l’indemnité mensuelle que l’État a versé aux structures pour l’hébergement, les repas, l’accompagnement à la vie quotidienne et au dédale administratif (750 euros). Il faut y ajouter encore une indemnité mensuelle d’environ 204 euros (6,8 euros par jour) versée directement au migrant à partir du moment où il est demandeur d’asile et qu’il a accepté les conditions matérielles d’accueil proposées par l’OFFI3 (cf double contrainte, intro de cet article). Au total, c’est donc l’équivalent d’un montant de 1369 euros par mois qui est dédié aux accueillis. Gagnant.
Gagnant-gagnant-gagnant. Et c’est sans compter les embauches à l’OFPRA 4et l’OFFI. Reste a considérer l’exemplarité politique de l’événement et de ne pas en rester à une charité toute rajeunie d’exotisme qui, acte de contrition fait, nous inviterait à continuer le paradoxe de nous lover dans un capitalisme libéral aux origines du mal… Alors qu’il y a là les ingrédients d’une nouvelle économie : salaire universel, solidarité locale, citoyenneté, éduc’pop, ouverture au monde. Une économie où il y aurait à nouveau la place pour nos sous-prolétaires rendus sans nul doute moins désirables par les coups de buttoirs de la consommation. Et dire que certains me trouvent pessimiste…
1 Direction Départementale de la Cohésion Sociale et de la Protection des Populations
2 Établissement et Service d’Aide par le Travail
3 Office Français de L’immigration et de l’Intégration
4 Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides
Philippe Van Assche




