
Dans un système où l’on se rassure en invoquant à l’envi les fondements et le fonctionnement démocratiques des institutions, les élites comme, dans sa majorité, « l’opinion publique » restent farouchement attachées à leurs habitudes taxinomiques. La droite, la gauche, avec leurs extrêmes, peu fréquentables, leurs divisions partisanes (non encarté, on est à coup sûr sympathisant), leurs courants respectifs : libéraux, bonapartistes, légitimistes et même – il s’en trouve encore – gaullistes à droite ; radical, social-libéral, communiste,… et pourquoi pas gaulliste (à condition d’ajouter « de gauche ») à gauche.
Et voilà une catégorie, objet de bien des spéculations, recours commode des opportunistes, qui défie toutes tentatives de classement, résiste à toutes typologies : le populisme. D’aucuns contournent la difficulté par le pluriel : les populismes1.
Le tribun qui lance à l’endroit d’un adversaire politique l’attribut de « populiste » est convaincu de faire de sa cible un repoussoir. Il croit au pouvoir diabolisant de la formule et à son effet performatif. Aux populistes l’archaïsme, le nationalisme, le sectarisme, l’extrémisme, l’inclination identitaire. A leurs contempteurs et à ceux qui les incriminent la rationalité, le réalisme, le pragmatisme, la démocratie, le libéralisme (au sens le plus large), l’équité, l’ouverture. Une dichotomie bien aisée pour les bien-pensants. On se souvient des épouvantails agités par Herman Van Rompuy et José Manuel Barroso à propos de Syriza et de Podemos. Le populisme, c’est en quelque sorte les sables mouvants de la démocratie quand ceux qui prétendent en être les dépositaires patentés (de la démocratie) sont à court d’arguments.
Nombre de chercheurs tentent de cerner le phénomène, d’identifier les ressorts du populisme ; ils restent en présence d’une asymptote. Ce qui était considéré comme un invariant dans l’histoire, par exemple le caractère éphémère de certains courants, comme le boulangisme ou le poujadisme en France, est à présent invalidé, en témoigne l’influence durable et croissante du Front National. On reconnait au populisme certaines caractéristiques, dont, et ce ne sont pas les moindres, un leader charismatique, l’invocation du peuple ou encore le rejet du « système » et des « élites ». On peine cependant à éviter les analyses en boucles, teintées de partialité, pour sortir de l’impasse épistémologique.
Le populisme serait-il consubstantiel de la démocratie ? Après tout, les responsables et groupes politiques désignés comme « populistes » s’accommodent en tous points du système fondé sur la démocratie représentative dont ils prétendent qu’il les exclue. Comme les autres, ils adaptent leur discours et leurs structures à l’environnement dans lequel ils évoluent. Quelque chose du caméléon ? Plus subtile : tout en trompe-l’œil.
Le « peuple », cette abstraction qui nourrit toutes les équivocités : tantôt convoqué pour légitimer les politiques (ou les projets politiques) sécuritaires, militaires, (anti)migratoires, budgétaires et leurs conséquences, tantôt abusé, car sans doute immature, par déni de ses choix (référendum de 2005). A y regarder de près, le peuple est convoité par nombre de prétendants, au moins de façon périodique. Populistes patentés ou pas populistes tentés.
Donc, il y a le populisme, et ceux qui en parlent (plutôt des détracteurs). Et il y a ceux qui parlent de ceux qui en parlent. Plus rares. Pourtant il y aurait matière à « causer ». Si, si. Tout est question de discours.
Au fait, le peuple serait-il lui-même populiste ?
Note de bas de page :
1 N’avez-vous pas remarqué le recours devenu usuel, presque systématique, au pluriel, simulant un égard à la diversité, attribué à des catégories génériques quand on ne sait pas vraiment de quoi (ou de qui) on parle : « les populations », « les personnels », « les agricultures »…
Didier Bertholy




