
Salut à vous ! J’ai l’honneur de poursuivre notre épopée insolite au pays des petits lieux culturels en Limousin…
Car oui, il y a encore à dire. Jusqu’à présent, se dégage de ces initiatives locales un désir de réappropriation des lieux culturels pour en faire des espaces d’échange et de réflexion reflétant les aspirations profondes de leurs initiateurs : rêves d’un public mixte et engagé dans la relation, d’un lieu ouvert et les œuvres accessibles, d’artistes libres et audacieux.
Andrée
Un autre regard cette fois-ci éclaire sous un angle différent mais avec, au fond, cette même quête. Celui de Andrée Eyrolle. Ce ne sera donc pas un lieu que je vous propose de découvrir mais l’expérience d’une vie. Que dis-je, un puits d’expériences, une montagne d’utopies qui ne rentrent pas dans une plaquette et qui se frottent au vivant. Andrée Eyrolle est une petite dame qui trottine vaillamment sur les trottoirs de Tulle, promenant son chapeau. Elle pourrait passer inaperçue. Mais plongez vos yeux dans le profond des siens et la malice d’une rêveuse se déploie et vous captive. Regard perçant et exigeant, tendre et réveillé. Une vie à contempler, à transpercer les couloirs oubliés, ces interstices audacieux où le vivant n’est pas séparé de la création mais en est l’essence même. Une audacieuse engagée, enragée de donner à entendre, à créer ce lien précieux et ténu qui unit l’Homme et la beauté. Cette comédienne, metteuse en scène, directrice artistique, fondatrice, entre autre du festival URBAKA, du théâtre expression 7, de Mais…l’usine à Limoges ainsi que du lieu Chez Léonard à Tulle, d’un âge certain, a consacré sa vie à la création. Andrée, révoltée contre un système inégalitaire et dévorateur de spontanéité n’en reste pas moins tendrement touchée par la vie et les jaillissements de la beauté, toujours alerte et foisonnante d’idées. Pour elle, qui aurait pu partir à Paris, Faire Carrière, il était nécessaire d’émulsionner Ici et Maintenant. C’est à dire là où elle était, avec et pour les gens de la rue, du coin, du quartier, de la ville. Décentraliser et éduquer le sensible.
Pluri
Ou comment Andrée décline cette quête : « La quête du sens est désormais devenue la quête du commun, du collectif, de l’altérité ». Il est urgent d’inventer, nous dit-elle : de nouveaux chemins, liens, langages entre artistes et publics. Urgent de croiser les disciplines, les langages, les origines, les pensées et de les confronter aux publics. Urgent d’imaginer des lieux pluri-tout, de décloisonner les espaces et les esprits afin qu’émerge un nouveau rapport entre l’Art et la Société laissant toute sa place à la surprise, la rencontre, aux possibles. C’est ce qu’elle défendait à la création du festival de rue URBAKA de Limoges : mélanger les formes, les genres et les gens dans l’espace public. C’est encore ce qui se défendait à Mais…l’usine lieu de création collectif et pluridisciplinaire installé dans les 4000 m2 d’une ancienne usine de porcelaine de Limoges et membre du réseau ARTFactories (1). C’est encore la même démarche, le même rêve qui transpire du lieu Chez Léonard (2) « laboratoire de la société de demain, lieu d’autres possibles, ici et maintenant. Inventons une époque de l’art : Vivante, Humaine et Citoyenne. Ce quelque chose d’indéfinissable qui peut modifier la vie des hommes entre eux. Ces nouveaux projets, ces nouveaux lieux sont une chance de retrouver la communauté. Le commun, le collectif. »
Pluri-rit ?
Ou comment Andrée conçoit le rôle des pouvoirs publics pour la culture. Encore une fois, pas de scission mais un combat pour que les forces oeuvrent ensemble. Pour elle, « le rôle des collectivités publiques est d’accompagner ce mouvement, de créer les conditions économiques, juridiques, sociales, culturelles pour que ces expérimentations puissent avoir lieu. ». C’est ce pour quoi elle s’est battue. Lutter pour que l’effondrement généralisé de la vie n’engouffre pas la création en en faisant une culture marchande, s’indigner contre une culture de plaquette, de début de saison et d’abonnement. Défendre une culture qui laisse place à l’alchimie incroyable de la rencontre et qui émerge d’en bas : des artistes et des citoyens. C’est ce que l’on observe dans des projets collectifs tels que La Belle de Mai à Marseille (3), la Briqueterie (4) à Amiens.
Pluri-combats
Pourtant le festival URBAKA (28 éditions) a vu, sous le gouvernement Sarkozy, le ministère de la culture qui a purement et simplement annulé les subventions (soit 25 000 €) et les soutiens publics au projet Mais…l’usine abandonné après quelques années d’existence pourtant riches et concluantes. Je conclurai comme ceci : les combats ne sont pas terminés… Dans une société qui veut s’assurer de, et pour tout, programmer et instrumentaliser le vivant, il nous faut affirmer que découvrir prend du temps, tracer encore et toujours de nouveaux chemins afin que la magie prenne le pas sur le quotidien, que le sublime abreuve nos sillons !
« notes de bas de page »
1- ARTFactories : http://www.artfactories.net/spip.php?page=sommaire&lang=fr
2- « Chez Léonard » maison en poésie est un lieu de Vie perché sur les hauteurs de Tulle. Un lieu de rencontre artistique ouvert ou pas. Andrée y a organisé toute sorte d’événement et continue tant que faire ce peu suivant son état de santé.
3- La Belle de Mai : http://www.lafriche.org/en/
4- La Briqueterie : http://la.briqueterie.over-blog.org
C’est ce bout de femme qui sautille sur le béton, d’un soudain matin gris, pour un autre jour de lecture verdoyante, lui1. C’est à Faux-la-Montagne, dans l’éclat incertain d’un soleil encore froid, dans la transe matinale des papillons gelés, que cet être de vagues ridules – mais souriantes, n’est-ce pas -, s’en allait crier sa peur, à l’aube d’une aurore qui risquait d’être crépusculaire, tant sa chienne (ou son chien, qu’en sais-je…) manquait à l’appel. C’est dans la lueur faunesque des débris de la veillée chantonnante, que s’inscrit en lettres d’or – et d’horreur parfois – ma rencontre avec Andrée… Andrée rayonnante sous la casquette ; liseuse pudique d’une putain magnifique. Andrée est Grisélidis Réal ; Grisélidis survit par Andrée, déclamant l’ire d’une vie abusée, emplie – pour autant – d’un pardon possible et finalement réalisé.
Andrée – de la hauteur des vertiges assénées – va au bout d’un souffle long, d’une sueur doucereuse, d’une souffrance qui s’étire sur les pages vermillons – graves, épaisses et chaotiques – de la femme définitive et rayonnante dans sa petite mort. Une première onde énergique rabat ma pauvre ignorance, une deuxième salve se rendra dans nos contrées corrézienne, plus tard, plus vite…
Et de loin en loin ; au sommet d’une colline désuète et magnifique, souviens-toi qu’une dame, une vrai ; parfois cassée, souvent rieuse, toujours debout, te recevra dans la robe laiteuse des brumes tullistes pour irradier les jardins mélancoliques…
Notes
1 – C’est lors du festival « Folie ! les mots », que je rencontre Andrée Eyrolle. Festival de lectures (notamment) révélées dans les jardins de Faux-la-Montagne où Elle lit un extrait du livre de Grisélidis Réal, « La passe imaginaire ».
– La Passe imaginaire, Vevey, Éditions de l’Aire/Manya, 1992 ; Paris, Verticales, 2006
– Folie ! Les mots – http://folielesmots.free.fr/
MC Bee




