Il ne s’agit pas ici de répondre aux auteurs de l’article intitulé « À contre-emploi » paru dans le n° 6 de la Trousse. Il s’agirait plutôt d’en prolonger le propos en s’interrogeant sur « ce que parler veut dire » pour reprendre la fameuse formule-titre de Pierre Bourdieu.
Pour résumer, au risque d’être réducteur, l’article sus-cité de Autographie dénonce l’illusion du travail-emploi comme but social et moyen économique. L’emploi et sa traduction formelle, le contrat de travail, seraient « un renoncement au sens de la vie et de la production ». Et de revendiquer, en le mettant en pratique, un non emploi qui ne signifie pas abolition du travail : « nous travaillons chaque jour à produire quelque chose qui fait sens. »
Ce contre-emploi est un contretemps. Non pas un contretemps synonyme d’incongruité mais, par analogie musicale, un contretemps qui rehausse le temps, qui accuse le tempo. Fallait-il fouiller, en ces temps de chômage massif1Note de bas de page Convenons ici que le chômage masque une précarité qui s’étend dans l’ombre de la statistique., dans l’angle mort de l’emploi-travail au risque d’y dénicher quelques bonnes raisons de s’interroger sur le sens des mots et la signification des comportements majoritaires, qu’ils soient faits de choix ou de non choix ?
Note de bas de page Convenons ici que le chômage masque une précarité qui s’étend dans l’ombre de la statistique.
Bien sûr, il le fallait. Entendons-nous bien, le travail n’est pas réductible à l’emploi (salarié ou non) contrairement à la doxa savamment entretenue par la rhétorique officielle. Rappelons-nous le fameux « travailler (travaillez) plus pour gagner plus ». Traduire : « consacrez plus de temps à votre emploi si vous voulez arrondir vos fins de mois ». La loi « El Khomri » n’est pas une « loi travail » : elle est d’abord une loi qui concerne l’emploi.
Au moment-même ou j’écris ces lignes, je travaille. Je vois mon voisin travailler quand il se courbe pour désherber son jardin potager. Si tu recueilles des denrées alimentaires que des clients te déposent à la sortie d’un supermarché au profit des Restos du Cœur, tu travailles aussi. Qu’il s’agisse de produire de la connaissance, de la pensée, des aliments, des objets, de l’art, des services, tout acte de production, sans référence à une quelconque contrepartie, est travail en ce qu’il est sous-tendu par un effort. Le travail, dans toute l’étendue de ses manifestations, n’a aujourd’hui qu’un lointain rapport avec le tripalium, instrument de souffrance auquel le renvoie le recours abusif des pédants à l’étymologie.
Cette clarification faite, revenons à l’emploi. Et au temps. Car emploi et temps vont souvent de pair dans une économie où les règles qui régissent les rapports de dépendance échappent très largement à ceux auxquels elles s’appliquent.
À la différence du travail hors emploi, sous-tendu par l’effort volontaire, le travail salarié est contraint par l’emploi (ce à quoi l’individu est employé). C’est la contrepartie sonnante et trébuchante du temps consacré à cet emploi qui permet, au mieux, d’entretenir l’illusion permanente de l’intérêt d’un travail généralement spécialisé, au moins mal, car ce n’est le pire, de supporter une ou des tâches peu épanouissantes et de tolérer l’environnement professionnel. L’épanouissement dans le travail rémunéré contraint est bien souvent un leurre auquel nous nous laissons volontiers prendre, préférant percevoir positivement la nature de l’emploi qui nous est assigné et les conditions dans lesquelles nous exerçons notre activité.
L’emploi, bien qu’il le segmente, participe d’une représentation unifiée du temps – un « temps sans faille », comme le qualifiaient Miguel Benassayag et Edith Charlton dans leur Critique du bonheur2 M. Benassayag, E. Charlton, Critique du bonheur, La Découverte, 1989 – qui vise à gommer incertitudes et aléas.
M. Benassayag, E. Charlton, Critique du bonheur, La Découverte, 1989
En cette époque où, si tu ne jures pas par le réalisme et son corollaire, le pragmatisme, tu n’es pas crédible, ce qui se joue, en se référant aux auteurs cités, c’est une vision partagée du monde « suggérée » par les puissances économiques, vision d’autant plus facile à adopter par tous que chacun perçoit la réalité comme « nécessaire ».
Les auteurs d’Autographie, en pensant et en agissant à contre-emploi, à contretemps et prenant le contrepied de cette vision moralisatrice du monde, interrogent à leur tour le sens du travail, essence de l’homme devenu, selon Marx, le simple moyen de son existence3Note de bas de page K. Marx, Manuscrits de 1844, Flammarion, 1996, cité par J. Salem, Le bonheur ou l’art d’être heureux par gros temps, Flammarion 2011.
Note de bas de page K. Marx, Manuscrits de 1844, Flammarion, 1996, cité par J. Salem, Le bonheur ou l’art d’être heureux par gros temps, Flammarion 2011
Didier Bertholy




